Par-ci, par-là - Série 1
Études d'histoire
et de mœurs normandes
Série 1
Georges Dubosc.
1922-1933.

Georges Dubosc

Sommaire

Michel-Georges Dubosc, dit Myop

Georges Dubosc, né Michel Alphonse Georges Dubosc le 17 août 1854 à Rouen et mort le 18 juin 1927 dans la même ville, était un peintre, journaliste, critique d’art et écrivain français.

Il était un ancien élève du lycée Pierre Corneille de Rouen.

Dubosc a commencé sa carrière comme rédacteur à La Chronique de Rouen avant de devenir critique artistique au Journal de Rouen à partir de 1887.

Il était également connu sous le pseudonyme de Myop.

Il a été membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, et a reçu plusieurs distinctions honorifiques, notamment officier d’académie en 1895, officier de l’Instruction publique en 1900, et chevalier de la Légion d’honneur en 1925. Il a été l’un des fondateurs de la Société des Amis des monuments rouennais en 1886, dont il a présidé la commission. Il a également été vice-président de la Société normande de gravure et de la Société du Vieux-Rouen, et membre de la Société des écrivains normands et de la Commission départementale des Antiquités de la Seine-Maritime.

Dubosc a collaboré à plusieurs publications, notamment le Journal de Rouen, Le Journal des débats et L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux. Il a écrit de nombreux ouvrages sur l’histoire et le patrimoine de Rouen et de la Normandie, tels que Rouen monumental (1897) , La Guerre de 1870-1871 en Normandie (1905) , Les Anciens Baleiniers normands (1924) , Les Coiffes normandes (1924) et Cigares et cigarettes (1926) , une étude historique sur l’introduction de ces produits en France.

Il a également été l’un des premiers à suggérer que le thème de Madame Bovary de Flaubert avait été inspiré par les époux Delamare de Ry.

Il a exposé aux Expositions municipales des beaux-arts de Rouen de 1882 à 1886.

Son œuvre picturale inclut le tableau Le Baptême. Il repose au Cimetière monumental de Rouen. Un buste en bronze à son effigie, réalisé par Alphonse Guilloux, a été érigé boulevard de la Marne à Rouen en 1928, mais a été détruit en 1941 par le régime de Vichy et remplacé par un autre buste du sculpteur Ferdinand Berthelot, inauguré le 10 novembre 1978.

L'enigme du Robec

Parmi les mirifiques projets, un peu inattendus, comme en fait éclore toute période électorale, il en est un qui a un peu étonné les vieux Rouennais, pourtant sceptiques en ce genre de sports. 'est celui qui consisterait à « détourner le Robec » , ruisseau populaire, à nom celtique, auquel la ville de Rouen dut jadis sa prospérité industrielle.

Détourner le Robec  ? Mais il y a de beaux jours que la petite rivière a été forcée d’abandonner son cours naturel  ! Et c’est même une des questions les plus curieuses, les plus intéressantes, et les plus mystérieuses de l’histoire des premiers temps de la cité  ! Question restée irrésolue jusqu'à nos jours. Véritable énigme archéologique  !

Et, en effet, tout bon Rouennais faisant un tour dans le vallon de Darnétal, toujours un brin solitaire, tout promeneur qui s’est égaré dans le quartier des Petits-Eaux, n’a pas été sans remarquer que le Robec, venu de Fontaine-sous-Préaux, après avoir traversé Saint-Martin-du Vivier et Darnétal, ne coule pas an fond de la vallée, ne suit pas la ligne de pente des eaux, ce que les bons Boches appellent le thalweg, mot barbare qu’ils ont introduit dans notre glossaire topographique, en l’employant pour la première fois dans les traités de 1815.

Tout au contraire, le Robec, à partir du Moulin du Choc à Darnétal, a été certainement détourné de son cours naturel. Il coule, pour ainsi dire, à flanc de coteau, sur la pente nord des collines du vallon, dans un canal creusé artificiellement et dans une direction voulue. La différence d’altitude entre le cours actuel de la petite rivière et le fond de la vallée est certainement très sensible. Elle se chiffre par plusieurs mètres. Notons, en passant, qu’il en est de même pour l’Aubette, qui, à partir du Nid de Chien, a été détournée et ne coule pas au thalweg et, ce qui est plus curieux encore, pour la Clairette ou rivière de Cailly, qui, dans sa dernière partie, traversant Bapeaume, passe également à flanc de coteau, dans un canal artificiel exécuté, à frais communs, par les seigneurs de Maromme et de Bapeaume.

Il y a eu incontestablement pour la canalisation du Robec, dans la dernière partie de son coure, l’intervention de la main de l’homme, un travail d'établissement, de creusement et d’approfondissement, sur un parcours de plusieurs kilomètres, qui n’a pu être exécuté qu'à grands frais et avec le temps. Très souvent, on a attribué ce parcours du Robec dans un canal artificiel, au cardinal Georges d’Amboise, le grand rénovateur de la Cité, mais on ne prête qu’aux riches  ! Son œuvre a été assez vaste, assez généreuse, pour qu’on ne lui attribue pas un ouvrage qui ne lui appartient pas et qui a été exécuté très antérieurement.

Et cela se passait dans des temps très lointains.

On a, en effet, confondu le «  détournement du Robec  » avec l’abduction des sources du Roule, à Darnétal, jusqu'à Rouen, qui est bien l’œuvre entreprise, à frais communs, par les Echevins et le cardinal d’Amboise, en 1500. Mais c’est là un ouvrage tout différent. Il suffit de lire et de regarder quelques instants Le Livre des Fontaines, de Jacques Lelieur, en 1525, pour se rendre compte que cette canalisation, amenant les eaux du Roule à Rouen, est tout à fait indépendante du cours du Robec. Sur les dessins et plans de Jacques Lelieur, on voit fort clairement, que les canaux de la source du Houle, suivent la petite rivière, mais que parfois ils s’en éloignent aussi, passant même dessous ou parfois même, par une dérivation, s’y déchargeant. Il est à remarquer en passant que ce canal artificiel du Robec est figuré déjà dans ILe Livre des Fontaines, avec la même situation topographique que celle qu’il occupe aujourd’hui, d’où on peut conclure qu’il est antérieur au temps où Georges d’Amboise était archevêque de Rouen et où Jacques Lelieur exécutait son précieux plan des fontaines rouennaises.

Le cours du Robec, à flanc de coteau, dans son parcours de Darnétal jusqu'à son entrée dans Rouen, à l’ancienne Porte St-Hilaire, n’est pas la seule anomalie de ce petit fleuve, original et bizarre. Après son parcours dans le quartier Martainville, on n’a point été sans remarquer que l'Eau de Robec, après avoir suivi lentement un parcours, dirigé de l’est à l’ouest, se détourne tout-à coup brusquement, du nord au sud, comme s’il se heurtait à un obstacle, à l’entrée de la rue des Boucheries-St-Ouen. Il y a là un détour brusque, inattendu, qui ne semble point naturel. C’est une nouvelle énigme, qui s'élucide un peu, quand on sait que le cours du Robec, sur ce côté oriental, a dû former la défense naturelle, le fossé de la ville gallo-romaine, à enceinte carrée, comme tant d’autres cités romaines. La première enceinte de Rouen, l’enceinte romaine, contrairement à la deuxième et troisième enceinte, dont la détermination a donné lieu à tant de discussions entre Faillie. Richard et Deville, n’a jamais été discutée. Tous les historiens, depuis Rondeaux de Sétry, Gosseaunie, dans ses Recherches sur la topographie de Rouen en 1849 ; Chéruel, dans son Histoire de Rouen à l’époque communale; Fallue et Charles Richard ont été d’accord pour considérer le Robec comme la première limite de Rouen vers l’est, à l'époque romaine et à celle des premiers ducs.

Depuis, l’archéologie est venue contrôler les affirmations de l’histoire et la série des fouilles et des découvertes faites dans ces parages depuis près de cent ans, n’a fait qu’appuyer les assertions des chroniqueurs. Partout, le long du Robec, on a relevé des vestiges anciens. Comme le dit Poitrinas, de La Grammaire de Labiche  : «  Ça sent le romain  !  » Vers ce changement de direction du Robec, Cochet, d’après de La Querière, cite, au bout de la rue du Petit-Mouton, un mur romain et des claveaux en pierre, mis à jour en 1834, qui appartenaient à l’ancienne Porte Saint-Léonard, ou première Porte do Saint-Ouen, par laquelle passait une voie romaine vers l’Est. En 1899, M. Léon de Vesly retrouvait ce mur dans la rue du Petit Mouton, à l’autre extrémité. En même temps, il signalait un autre fragment dans la maison qui se trouve au coin de la rue de la Chaîne et de la place Eau-de-Robec, en mitoyenneté avec la maison portant le n° 25. Toujours, en suivant le tracé actuel du Robec, en bordure du ruisseau entre la rue de la Chaîne et la rue Saint-Nicolas, l’abbé Cochet signalait dans la rue du Père-Adam, au n° 19, un ancien mur romain présentant en saillie une tourelle carrée. Il est à remarquer, dans toute cette partie, les pentes rapides des rues descendant au Robec  : rue du Petit-Mouton, extrémité de la rue de la Chaîne et rue du Père-Adam. Est-ce que ces mouvements de terrain ne sont pas l’indice de constructions importantes disparues  ?

En suivant le cours du Robec, les vestiges antiques deviennent plus nombreux et se précisent. À l’entrée de la rue Martainville actuelle, se trouvait l’ancienne porte de l’Orient. C’est par là qu’Orderic Vital, en 1190, nous montre le duc Robert Courte-Heuse s’enfuyant, per orientaient portant. Le Chronicon et triplex unum, en parlant d’un de ces incendies qui ravageaient alors la cité, l’appelle la porte du Robec  : juxta portam Rodobeecae. Au débouché de la rue Saint-Romain, on rencontre aussi des maisons romaines très luxueuses, avec hypocauste, ce chauffage central, supérieurement installé. Mais la découverte vraiment typique, est celle signalée en 1846, dans la Revue de Rouen, par Deville. Là, en face de la rue des Bonnetiers, alors qu’on construisait ces grands diables d’immeubles de la rue de la République, on a retrouvé un long pan de murailles en pierre, d’appareil moyen, et parfaitement régulier, à 4 mètres dans le sous-sol, dont la direction était parallèle à celle du courant, qui probablement, baignait la muraille, il y a plusieurs siècles. La grande épaisseur de ce mur, sa longueur indéterminée jusqu’aux extrémités de l’espace considérable mis à nu, au-delà duquel il semble se poursuivre, tout autorise à faire supposer, dit Deville, «  que c’est là un fragment de l’enceinte primitive de la ville, alors que celle-ci, depuis la rue du Petit-Mouton jusqu'à la rue Malpalu, n’avait encore pour limites et pour défenses naturelles, que le cours du Robec jusqu'à la Seine.

Après la période gallo-romaine et franque, sous les ducs normands, c’est sur ce cours du Robec longeant la ville, que viendront s'établir les moulins, servant au ravitaillement de la ville, sous la protection même des remparts. Ces moulins qui, au cours des siècles, ont souvent changés de noms, ont encore gardé les mêmes emplacements. Ce sont tout d’abord, en 996, les deux moulins que le duc de Normandie, Richard II, donne au Chapitre, et qui étaient situés l’un près de l’autre, à l’extrémité du cours du Robec, dans la rue de la Tuerie, avoisinant la Halle au blé actuelle. Quelques années après, vers 1120 environ, une charte de Richard II, reproduite dans l'Histoire de l’Abbaye de Saint-Ouen, de Dom Pommeraye, indique la donation d’un moulin auprès de la cité de Rouen, juxta civitatem Rothomagum, au monastère de Saint-Ouen, — c’est actuellement le moulin du Père-Adam et celle des dîmes de huit autres moulins, sur le Robec, super fluvium Rodobec. En 1192, on retrouve encore ce même groupement de moulins autour du Robec, dans la charte donnée encore à l’Abbaye de Saint-Ouen par le duc Richard Cœur-de-Lion.

Les moines y échangent leurs prairies, leurs maisons du Vivier de Rouen, du «  Malpalu  » ou mauvais marais, désigné sous le nom de Stagnum juxta Rothomagum, contre les dîmes des moulins qu’il avait données à l’archevêque de Rouen, en échange du domaine d’Andely.

À la fin du XIIe siècle, il y a sur le Robec rouennais, non seulement des moulins et des meuniers, mais toute une agglomération industrielle de teinturiers et de foulonniers. Une charte chirographaire, reproduite dans, le Cartulaire normand, en 1199, est bien curieuse. Elle indique que s’il y a une rupture des quais de Robec, tous les meuniers doivent se réunir pour aller réparer la brèche. Ils doivent prévenir les foulons et les teinturiers, qui habitent là avec leurs vases et leurs chaudières. Eux aussi, doivent s’y rendre et, s’ils ne peuvent répondre à l’appel, y envoyer un serviteur. Sur ces huit ou neuf moulins sur Robec, la ville en possède quatre  : le Grand-Moulin, qui porte aussi le nom de Moulin Raoult-l’Abbé et où se trouve encore une grande salle en pierre, peu connue des rouennais, portée sur huit colonnes, aux armoiries de Rouen  ; au-dessous de l’ancienne rue Caquerel ou Claquerel, le Petit-Moulin, su. La rue Malpalu  ; puis le Moulin du Petit - Paon, dit aussi Cantepie, ou Seminel, près de la rue Saint Denis, et le Moulin-Neuf, auprès du couvent des Augustins. Tous ces moulins, autrefois royaux, avaient été donnés à la ville, ainsi que les Halles de la Haute-Vieille Tour, par le roi Saint-Louis, par une charte de 1262, moyennant une rente de 3.000 livres. Il faut y ajouter quelques autres moulins  : le Moulin de Saint-Ouen, ou du Père-Adam, appartenant à l’Abbaye ; le Moulin de la Fosse, aux Célestins de Mantes  ; le Moulin de Ste-Catherine, appartenant aux religieux de l’abbaye de St-Catherine, qui leur avait été donné en 1270 par Thomas de Gade-Renicourt et qui s’appelait aussi le Moulin des Planches ; enfin les deux moulins du Chapitre de la Cathédrale, déjà cités.

Comme on le voit, l’existence de ces moulins, dont remplacement n’a guère varié jusqu'à nos jours, prouve que dès la plus haute antiquité, le cours du Robec comme fossé de la ville, vers l’est, n’a point changé. Si on admet que dans la partie inférieure de son cours, le Robec était ainsi canalisé, à partir de la rue des Boucheries Saint-Ouen, on est forcé également d’admettre que la partie en amont, allant en remontant vers sa source, jusqu'à Darnétal au moulin du Choc, date, elle aussi, de la même époque gallo-romaine. Ce n'était par l’avis d’Auguste Le Prévost, qui dans un Mémoire sur les rivières de Robec et d’Aubette, résumé, mais malheureusement non publié intégralement dans le Précis de l’Académie de Rouen, en 1816, estimait pouvoir attribuer cette canalisation au duc Richard Ier. Par contre, Gosseaume, en 1819, affirmait que ce travail était gallo-romain et le faisait remonter à Constantin. Il est certain que cette partie du canal était fort antique, si on en juge par certains établissements anciens sur ce cours, comme certains moulins et particulièrement le Moulin de St-Amand et le hameau de St-Gilles de Repainville, Ripae villa, dont le nom indique qu’il était situé déjà sur la rive du Robec. On a, en effet, retrouvé il y a quelques années, les vestiges de sa petite église détruite sur la rive droite du Robec dans le voisinage de l’ancien Clos-l’-Allouette, devenu la propriété Georges Fromage, non loin de la Fontaine Marc-d’Argent et auprès des prairies appartenant au XVIIIe siècle à Robert Dutuit, un ancêtre des frères Dutuit, les célèbres et originaux collectionneurs. À noter aussi sur le cours du Robec, l'église Saint-Vivien, citée dès 1205.

À propos du détournement futur du Robec, il est un détournement bien plus ancien, une tradition qui s’est perpétuée jusqu'à nos jours. C’est le détournement annuel, pendant la semaine de la Pentecôte de cette rivière dans l’Aubette, au Moulin du Choc, à Darnétal, qui appartint jadis aux dames de St-Amand, mais qui passa ensuite à la ville de Rouen. Placé à l’endroit où les rivières de Robec et d’Aubette se rapprochent, l’une de l’autre, par une écluse et un canal assez court, il recevait jadis, au dire de Farin, les eaux de l’Aubette, quand il y avait trop peu d’eau dans le Robec «  pour faire moudre les moulins  » . On le nommait le Choc ou le Choug «  parce que les eaux s’y entre-choquent  » . Aujourd’hui, c’est le contraire et l'écluse sert surtout à déverser le Robec dans l’Aubette, pour procéder au curage du ruisseau rouennais.

Hercule Grisel, dans ses Fastes rouennais, a consacré toute une sorte d’apologue ou de fable au «  mariage du Robec et de l’Aubette  » , un peu comme celui du Fleuve Alphée et de la Nymphe Aréthuse, évoqué à la fontaine de la Grosse-Horloge. Il a particulièrement célébré ce curage et ce nettoyage du Robec, en vers plus poétiques que l’affiche municipale, apposée tous les ans.

Robeccum his siccant festis purgantque diebus ;
Pontificis, dicunt, copia, facta fuit.

Entre temps, Grisel indique bien, lui aussi, que le Robec était amené à Rouen, dans un canal séparé, situé dans une partie supérieure de la vallée de Darnétal.

Altéra sublimi pars est deducta canali,
Nomine Robeccus dicta, supraque fugit.

Pendant cette semaine du nettoyage du Robec, six Echevins procédaient à la visite des ponts du Robec, car le cours de la rivière, au point de vue du détournement de l’eau, de l'établissement des ponts et ponceaux, des abreuvoirs, du «  droit de planche  » , était très sérieusement contrôlé par ces surveillants, qui sont, pendant tout le moyen-âge et jusqu’au XVIIe siècle, qualifiés du titre d’amiraux du Robec ou de la Renelle. Il y avait même, très anciennement, une juridiction spéciale, intitulée Les Plaids du Robec, qui se tint tout d’abord au couvent des Célestins, près de la porte St-Hilaire, puis en l’Hôtel des Libraires, où il y avait une très grande salle, près du Pont de Robec. «  Monsieur le lieutenant-général y présidait, dit Oursel dans Les Beautez de la Normandie, avec l’avocat et le procureur du Roy, Messieurs les Conseillers de la Ville avec leurs vêtements de cérémonie, Messieurs les Officiers de Saint-Ouen  » . Quand ils se présentaient pour tenir séance, les Fermiers des Moulins, dont la ferme était renouvelée tous les trois ans, offraient des gerbes de fleurs enrubannées à tous ces représentants des «  Plaids de Robec  » . Jadis c'était encore mieux. Il y avait alors au Manoir de Chanteraine un dîner de gala et le Procureur du Roy et le Président de la Cour. .. Recevaient des œufs, des fruits des jardins de St-Hilaire, des légumes et deux gallons de vin. Enfin, huit jours après, on remettait, non moins solennellement, le Robec détourné, dans son lit officiel. La petite cérémonie de la rentrée de la rivière se déroulait alors à la porte St-Hilaire, au son des instruments et des voix.

Exceptum ad portas citharis, tibicine, cantu,
Mos erat hunc duci, qua sibi sulcat iter.

Si on était encore amené à «  détourner le Robec  » , déjà si souvent détourné, et, de son lit et de son cours, pourquoi la musique municipale n’accompagnerait-elle pas cette petite fête et ses allegros les plus entraînants  ?

Colbert et le sculpteur rouennais P. Mazeline

La flotte du grand canal

À notre époque, la grande figure de Colbert a été tirée de l’oubli où on l’avait abandonnée. À propos de son rôle comme ministre, on a surtout évoqué la façon ingénieuse dont Colbert avait intéressé Louis XIV, à la création de notre marine de guerre, en faisant manœuvrer sous ses yeux, sur les eaux du Grand Canal de Versailles, une flottille de petits bâtiments de toutes formes et de toutes nationalités. Elle n'était point formée, comme on semble l’avoir cru, de jouets d’enfants, «  n’ayant ja, jamais navigué  » , mais de petits bâtiments véritables, pouvant fort bien voguer à l’aise sur les eaux calmes du Grand Canal.

Ce qu’on sait moins, c’est que Rouen et ses artistes, prirent part, de façon intéressante, à cette création originale de Colbert, ainsi que nous le révèlent Les Comptes des bâtiments du Roy, publiés par Guiffrey. On y suit complètement l’organisation de cette flottille versaillaise, qui ne fut pas un éphémère passe-temps, mais qui dura une quarantaine d’années, attirant tous les ans, par l’apparition de quelque bâtiment nouveau, l’attention du monarque sur sa marine. Ce fut à proprement parler une sorte d’exposition navale perpétuelle, incessamment renouvelée.

On sait que le Grand Canal du Parc de Versailles, qui commence devant le Bassin d’Apollon, au delà du Tapis vert, en face du Château, se développe sur d’assez grandes surfaces. Dans sa longueur, le Grand Canal a, en effet, 1.560 mètres sur 120 mètres, à son extrémité. De plus, il est traversé, au milieu, par un autre canal, qui, de Trianon à la Ménagerie, s'étend sur 1.013 mètres de longueur. Commencé en 1667, il était à peu près terminé, quand Colbert, tout d’abord sous les ordres de Hugues de Lionne, devint, le 7 mai 1669, titulaire du ministère de la marine. On a, du reste, une Vue du Canal avec ses quatre bras, lors de sa création, peint par Pierre D. Martin, l’auteur d’une vue si curieuse de Rouen au XVIIe siècle, figurant dans notre Musée. Sur cette toile du Grand Canal, on aperçoit le Port aux Gondoles, qui, en 1679, fut décoré de deux Chevaux marins par Tuby, placés sur des piédestaux élevés au milieu de l’eau.

Dans ce Port et sur le Canal, se groupèrent bientôt en escadrille les types les plus divers de la construction maritime, où la sveltesse de l’art levantin se mariait à la robustesse des navires du Ponant.

Chose curieuse, ce petit Musée naval commença, en 1669, par des embarcations, montées de Rouen, sur les ordres du duc de Beaufort, alors grand maître de la navigation et par une de ces grandes chaloupes si caractéristiques, venue de Biscaye, remontée ensuite jusqu’au Havre et à Rouen. Ce fut ensuite une Galiote hollandaise, armée, en 1670, de 32 petits canons, fondus sur les dessins de Gaspard Marsy, puis toute une flottille de petites chaloupes, de brigantins et de berges, dont les flammes, les pavillons rouges fleurdelysés d’or, les tendelets de brocard bleu, à franges d’or et d’argent, avec des «  carreaux  » de damas de Gênes, fournis par Henri et Berger, brillaient au soleil. Ces premières chaloupes de promenade avaient été sculptées et dorées par Claude Goy et par Guénard. En 1676, on en construisit six nouvelles, qui furent sculptées par l’un des célèbres Caffieri, Philippe Caffieri, bientôt nommé maître sculpteur des vaisseaux du Roy au Havre, avant de passer à Dunkerque.

Au milieu de cette flottille de fête, se détache dès lors le Grand Vaisseau, qui dépasse tout en magnificence. Construit sur les plans de Ballou et de l’ingénieur Leroy, avec des bois qui sont venus tous de Rouen à Saint-Cloud, il est complètement décoré, du château de poupe à la proue, de sculptures en plein bois d’un artiste rouennais, Pierre Mazeline, dont le nom est aujourd’hui oublié, bien qu’il ait été un des maîtres décorateurs les plus habiles du premier Versailles.

Pierre Mazeline, suivant Félibien, était né à Rouen, en 1633. Il appartenait à une vieille famille de sculpteurs ymagiers rouennais et très probablement était parent de Robert Mazeline qui, à peu près à la même époque, en 1678, exécutait le grand retable de l’ancienne église Saint-Michel, et surtout d’Etienne Mazeline, qui est l’auteur de la contretable de Saint-Nicaise encore existante, des autels de Saint-Vivien, en 1649-1654, et de la contretable de Saint-Rémy de Dieppe, en 1701. Pierre Mazeline, qui fut membre de l’Académie de sculpture, puis professeur, a été un des plus féconds décorateurs de Versailles, de Saint-Germain, de Marly, des Trianons. Seul, ou en collaboration avec un autre rouennais, Noël Jouvenet, il a rempli les tâches les plus diverses, exécutant des groupes en plomb doré pour les bosquets de l’Arc-de-Triomphe, des stucs pour les plafonds des appartements de la Reine  ; des trophées, des bas-reliefs, la plupart des ornements de la Chapelle, tout cela sans compter des œuvres de grande statuaire, comme des statues en marbre Europe et d'Apollon pythien, gravées par Thomassin. Dans l'église Saint-Gervais, on peut encore voir le monument qu’avec la collaboration de Simon Hurtrelle, Mazeline éleva au chancelier Michel Le Tellier, en 1685, et celui du duc de Créquy, placé jadis en l'église des Capucines, et se trouvant aujourd’hui dans l'église Saint-Roch. Bien entendu, rien à Rouen, pas même une inscription sur le Musée de peinture, ne rappelle le souvenir de Pierre Mazeline  ! C’est à lui cependant que Colbert s’adressa pour la décoration du célèbre Grand Vaisseau, dont les bordages aussi bien que les châteaux d’avant et d’arrière, étaient sculptés et peints. Toutes les peintures et dorures, de cette nef merveilleuse, avaient été faites par le peintre François Francart, qui était justement le beau-père de Pierre Mazeline. Notre sculpteur rouennais, bien qu’il eût 35 ans bien sonnés, n’avait pas hésité, en effet, à épouser la fille de Francart, Jeanne-Françoise Francart, qui n’avait que. .. Seize ans, en présence de son frère Robert Mazeline, venu de Rouen pour la circonstance. Tout ce petit monde était en famille à Versailles. Mazeline, qui avait été récompensé par 9.000 livres de la construction du Grand Vaisseau, était encore chargé des réparations de ce navire en 1675, 1677 et 1686. Au cours de ces années, des équipages de marins et de calfals, habillés d’habits bleus et coiffés de bonnets rouges, se succédèrent à bord du Grand Vaisseau, jusqu’au nombre de 18 mariniers.

À côté du Grand Vaisseau, des chaloupes, des felouques levantines, on vit encore flotter sur le Grand Canal, la Galère de Seine, montée par 42 marins de rame, ou forçats, en 1669, et commandée par un Marseillais, le capitaine Consolin, qui devint ensuite le commandant de toute la flotte. Il fut remplacé par le chevalier Paulin, avec une pension de 2.040 livres, puis, en 1686, par le capitaine Martin. Sur la Galère, à côté des charpentiers, des mariniers, il y avait un état-major composé du maistre Christophe Leroux, puis d’un comite Mathieu Sueur et d’un sous-comite, termes de commandement employés dans la marine du Levant. Dès 1669, une première gondole fut donnée à Louis XIV par la République de Venise

Pour prendre, dans l'été, le divertissement
Que peut à son esprit donner cet élément

Dit un poëme du temps. Elle arriva de Venise toute dorée. Amenée par eau jusqu'à Rouen, elle fut ensuite voiturée, de Rouen à Versailles. Quatre gondoliers vénitiens qui touchaient 4.800 livres de gages et 1.000 livres de gratification l’avaient précédée dans le parc, dès 1676. En 1685, on fit venir quatorze nouveaux gondoliers, aux noms sonores et chantants  : Jean Bazzagati, Joseph Sora, Bartolomeo Pancalonio, Andréa Velaï, Doria, Vidotti, Borelli. Tout ce personnel vénitien logeait dans les bâtiments situés à Ja tête du canal, portant encore le nom de Petite Venise et qui ont été transformés en magasins. Les autres mariniers étaient logés dans le voisinage de la Ménagerie et, de leur séjour, l’allée qui descend de Satory au canal, a gardé encore de nos jours, le nom typique d'Allée des Matelots.

Peu à peu, de nouveaux types de navires étaient constuits ou amenés sur le Grand Canal. C’est, en 1685, un type de barque, La Dunkerquoise, décorée par le sculpteur Dufour, puis la Barque Verte, décorée par Philippe Caffieri. Avec le sculpteur sur bois Briquet, avec Kerlan, avec le fondeur Le Necre, qui fait les bandins d’arrière, soutenant des figures d’Hercule et décore magnifiquement cette nouvelle galère, Caffieri termine un nouveau Grand Vaisseau, qui ne fait pas oublier le Grand Vaisseau de Pierre Mazeline. Notre Rouennais, avec Noël Jouvenet, en a, du reste, fourni encore le modèle. De Rouen sont venus également les quatorze ouvriers scieurs de bois, aux ordres du sieur Chevrier, marin du Havre. Ils construisent en peu de temps ce navire, qui porte le nom de Grand Vaisseau du marquis de Langcron, battant pavillon royal. Avec lui rivalisent la Grande Galère de Chabert, de Marseille, et la Piote «  à la mode de Venise  » , dont le modèle est fait par un des gondoliers vénitiens, logés à Versailles, Isepo Sora, et qui est construite par le charpentier français François Potaga, et enfin deux petits yachts anglais.

D’après une lettre de Colbert à notre ambassadeur à Londres, il aurait bien voulu que ces yachts fussent construits en Angleterre, à Chatham ou à Portsmouth, mais sans que le souverain anglais n’en sut rien. On les aurait construits là-bas, puis on les aurait mis en «  fagot  » et transportés à Versailles, où le constructeur anglais les aurait remontés. Ces yachts, qui mesuraient 45 à 48 pieds, et tiraient trois pieds d’eau, furent admirablement construits par Deane et amenés en 1675, au Havre, où le gouverneur de Saint-Aignan, avait ordre de recevoir Deane avec les plus grands honneurs. Ils remontèrent la Seine jusqu'à Rouen, où ils furent reçus par le commissaire de la marine Pelletier, qui les dirigea sur Saint-Cloud. Plus tard, en 1679, la guerre étant survenue entre la France et l’Angleterre, Deane «  qui était le plus habile homme de la terre  » fut accusé d’intelligences avec le fils de Colbert, le marquis de Seignelay et jeté en prison. Colbert qui l’estimait beaucoup lui fit dire « qu’il serait toujours bien traité en France » .

Comme on le voit, les nouveaux types de navire, pour arriver à Versailles, étaient presque toujours passés par le port de Rouen. Tout le Versailles nouveau que font alors sortir de terre Mansard, Le Nôtre, Debay, Robert de Cotte, est alors passé par notre ville. Toutes les caisses de statues, les marbres, les bronzes, les modèles de la colonne Trajane, venus de Rome ou d’Italie, transitent sur nos quais. Toutes les rocailles, destinées à Marly et fournies par des roches de Baveux, toutes les pièces de la machine de Marly, les deux immenses blocs de marbre de Gènes, destinés à Coyzevox et à Coustou, pour les deux fameux «  Chevaux de Marly  » , tous les bois, les plombs viennent encore de Rouen, amenés par le voiturier d’eau et de terre, Bourdonnet. Les arbres, les charmilles, les fleurs de Versailles viennent aussi de nos forêts ou de nos jardins  : en 1684, le voiturier Morin transporte ainsi 4 millions de pieds de charmilles pris dans la forêt de Lyons  ; en 1685, Vardon achète 4.160 ormes, 100 sycomores, 108.000 pieds de charmilles, toujours pour le nouveau Versailles, où Rouen expédie encore des oignons de tulipes venus de Hollande et 55.822 pots à fleur  ! …

Toute cette flottille servait souvent à ces fêtes féeriques du siècle de Louis XIV, à ces illuminations, à ces jeux d’eau, à ces concerts que, de nos jours, le peintre Latouche a fait revivre pour nous. Dans ces promenades, les galères et les galiotes accompagnant celles portant les invités, étaient remplies de musiciens, de trompettes, de chanteurs, de timbaliers, qui ne cessaient de jouer, dit Dangeau. Souvent aussi, on faisait collation dans les barques ou les gondoles. Le 23 juin 1686, le Roi soupa dans sa barque, Monseigneur et la Dauphine dans la leur. Le 18 mai 1697, la duchesse de Bourgogne, allant pour la première fois sur le canal, faisait également collation dans sa gondole, tandis que, pendant les belles nuits d'été, les Duchesses montaient à deux heures du matin dans les barques et s’y promenaient jusqu’au lever du soleil. La visite de Pierre-le-Grand au Grand Canal en 1717, marque la décadence définitive de la jolie flottille d’apparat de Louis XIV. Dès cette année, le Régent, trouvant la dépense trop lourde, licencia la marine du canal. Plus de beaux gondoliers en veste de brocard cramoisi, or et argent, avec jarretières de soie et bas rouges, chaussés d’escarpins  ! Tous furent renvoyés à Venise, tous, même un vieux retraité qui était à Versailles depuis trente-quatre ans. On licencia aussi, en 1730, le commandant du canal, le marquis d’Antin, puis les dix matelots, les six charpentiers et calfats et enfin toute la «  marine  » versaillaise.

Ce fut la fin de cette flottille navale qui n’en avait pas moins amené la réforme et la restauration complète de notre marine de guerre, si abandonnée et si délaissée. N’est-il point curieux que de grands artistes rouennais, comme Pierre Mazeline et comme Noël Jouvenet, aient été mêlés à cette noble et utile entreprise  ?

Une anglaise a l'académie de Rouen
miss Hannah More et les « bas bleus »

Plus hardie que les Sénateurs, l’Académie de Rouen, en «  fille sage  » , ne s’est point refusée à suivre le mouvement féministe. N’a-t-elle pas admis dans sa docte compagnie, deux femmes écrivains qui, par leur talent, avaient déjà conquis toutes les sympathies  ? Mme Colette Yver, dont l’œuvre sociale est déjà si remplie, et Mme Lefrançois-Pillon, dont les études archéologiques sur l’art du Moyen-Age, sont d’une pénétration et d’une sensibilité si délicates.

En faveur de ces élections féminines, l’Académie de Rouen aurait pu invoquer les «  précédents  » . Et le «  précédent  » n’est-il pas tout dans la vie française ? Prétexte pour s’opposer à toute initiative  : excuse pour tout insuccès. Le premier précédent, en l’espèce — car il y en avait deux — avait le joli visage, les beaux yeux et le sourire charmant de Madame du Bocage, ce qui certainement compta plus que La Colombiade pour son élection.

Le second précédent, ce fut, en août 1783, l'élection sans tambours ni trompettes, d’une autre femme-auteur, Miss Hannah More, «  demoiselle anglaise  » , ainsi que s’exprime le rapport de MM. Les Académiciens commissaires.

Comment fut-elle élue  ? Par qui fut présentée cette étrangère ? Serait-ce par Mme du Bocage elle-même, qui, à Londres, fréquenta tous les milieux littéraires, scandalisant un jour toute l’Angleterre, en prenant du sucre avec ses jolis doigts, au lieu d’user de la pince à sucre  ? Hannah More passa-l-elle par Rouen, comme Goldsmith en 1770, comme son vieil ami Samuel Johnson, en septembre 1775, accompagné de Mrs. Thrale qu’elle connaissait bien  ? Sur cette élection académique d’Hannah More, rien, sinon quelques lignes sur les œuvres qu’elle avait adressées à l’Académie  : un volume d’essais et de pensées dédié à lady Montagu, puis deux volumes de poèmes, tantôt rimes et tantôt eu vers blancs ei ses Drames Sacrés.

«  Ils sont écrits,  »
disent galamment MM. Les Académiciens,
«  dans le style sublime de MilIon, à son obscurité près. Ils nous eut paru pleins d'énergie et de sentiment  » .

Et depuis, elle figure sur la liste des associés étrangers en compagnie de Tumer, de la Société des Antiquaires  ; de Campbell, professeur de poésie à l’Institut de Londres  ; de John Sinclair, d’Edimbourg et de Volta, qui demeure alors à Pavie. A sa mort, rien encore. Pas le moindre petit morceau d’éloges ou de regrets  ! Et pourtant Hannah More méritait bien de ne pas disparaître, obscure, et oubliée  !

Qu'était-ce donc que la «  demoiselle anglaise  » appelée à siéger parmi les Académiciens rouennais, aux temps de la première «  entente cordiale  ?  »

Fille d’un pauvre pasteur, tenant une école enfantine à Stappleton, à quelques lieues de Bristol, une petite ville que traverse la jolie rivière de la Frome, Hannah More était née, le 2 février 1745. Enfant précoce, avide de lecture et d’instruction, presque sans maîtres, elle avait appris le latin, l’italien l’espagnol, le fiançais que lui avaient enseigné quelques officiers français de passage. Entre temps, elle s'était exercée à de nouvelles traductions des Odes, d’Horace, et surtout des drames italiens de Métastase, dont toute l’Europe raffolait alors, un peu sans savoir pourquoi.

Pour vivre, en compagnie de ses quatre sœurs, plus jeunes qu’elle, Hannah More, quand son père était venu habiter Bristol, en 1769, y avait fondé une bonrding school classique, bientôt connue dans tout ce coin de la vieille Angleterre. C’est même pour amuser ses petits élèves, qu'à peine âgée de dix-sept ans, toute jeune miss, elle écrivit, en 1773. Une sorte de draine pastoral, The search after happiness «  La Recherche du Bonheur  » , qui obtint  ! E plus vif succès.

Ici se place dans sa vie un incident bien. .. Anglais. Elle s'était fiancée à mi jeune homme de bonne condition, vrai gentleman, de caractère doux et gai, mais manquant un peu de courage. .. Initial pour le conjungo définitif. Deux fois, au jour fixé pour le mariage, Il s'était dérobé  ; mais Hannah, sur le conseil de ses amis, n’entendait point badiner  ! Elle relança le fiancé récalcitrant, tant et si bien, que ce bon Turner — c'était son nom — finit par lui assurer une rente de 2.000 livres par an

«  qu’il lui aurait laissée,  »
disait-il,
«  si elle avait été la veuve d’un homme tel que lui  » .

Cette aubaine que la «  demoiselle anglaise  » accepta, lui permit dès ce moment de poursuivre ses desseins littéraires et dramatiques.

Et c’est alors pour elle toute une suite de bonnes fortunes inespérées qui, encore inconnue, la font entrer dans la haute société de Londres  ! Débarquée de son village dans la grand’ville, elle assiste, avec deux de ses sœurs, à une représentation de Garrick, dans le Roi Lear. En termes lyriques, elle conte la chose dans une lettre à un de ses amis qui, bien entendu, la montre à Garrick. Celuici veut voir son admiratrice et voilà Hannah More reçue, fêtée par le grand acteur et par sa femme, une bonne allemande très tranquille, chez qui elle descendra pendant plus de trente années  !

Mais elle veut voir aussi Samuel Johnson, le roi littéraire de cette époque, le critique, le journaliste du Rambler, le satiriste, le causeur au bon sens si ferme, si lucide, au discernement si prompt. Sir Josuah Reynolds, le portraitiste célèbre, chez qui Hannah More est aussi reçue, en la conduisant chez Johnson, lui dit, en montant les escaliers, que le maître pourrait bien être morose et silencieux. Tout au contraire, il fut d’humeur charmante et se présenta, avec sur le poing, un perroquet donné par Reynolds. Il salua la jeune fille par des vers qu’il venait de composer.

Rien que dans sa Vie de Johnson, Boswell ait un brin maltraité Hannah More, elle n’en fut pas moins, toute sa vie, très fêtée par Johnson, qui aimait la conversation vive, animée de la jeune femme, Ils restèrent en correspondance très suivie et elle-même, dans ses lettres, a conté comment visitant Oxford, elle y retrouva le Dr Johnson, toujours aimable, lui faisant remarquer avec finesse, sous son portrait gravé, nouvellement accroché au mur, un vers tiré du poème d’Hannah More, Sensibility.

Mais Johnson était alors bien souffrant et bien près de la tombe ?

Qui ne connut-elle pas alors, car elle aimait, par une pente naturelle de son esprit, la société des gens d’esprit. Et Edmond Burke, le défenseur éloquent des colonies anglaises, et l'évêque Percy, le grand «  recueilleur  » des Reliques de la poésie anglaise, des vieilles ballades et des vieilles chansons, et Macaulay, et cet original, sarcastique, moqueur, Horace Waipole, qui adorait les «  petites coteries  » et sympathisait fort bien, lui sceptique et cynique, avec cette austère réformiste. Souvent elle allait le voir à Cowslipgrcen, et Horace Walpole lui offrit même une vieille bible qu’il lui recommanda de lire et la plupart de ses œuvres, dont Bishop Bonner’s Ghost, imprimées sur les fameuses presses de son cottage de Strawberry-Hill.

Mais le grand événement de la vie d’Hannah More, fut son entrée dans le monde du Blue-Stocking, où elle devait tenir un des premiers rangs par son talent et par sa grâce. Le Blue Stocking, le Bas-bleuisme, c’est tout un coin de l’histoire de la littérature anglaise. C’est au XVIIIem siècle, de 1730 à 1780, le règne des femmes-auteurs, poètes, philosophes, romancières, attirant dans leurs réunions intimes, tout ce qui se pique à Londres d’art et de littérature. C’est le salon de lady Elisabeth Montagu, «  la Reine des Bleus  » , l’auteur de l'Essai sur le génie de Shakespeare, qui a si habilement tenu tête à Voltaire, dans une polémique où il ne fut pas toujours victorieux. C’est le salon de lady Vesey, à Boltowrow  ; c’est celui de Fanny Burney, devenue par son mariage avec un officier français, Mme d’Arblay, qui a signé de nombreux romans, entr’autres Evelina. C’est encore celui de Mme Boseawen, la femme de l’amiral  ; de Catherine Talbot, qui a écrit Les Réflexions sur les sept jours de la semaine ; de Hester Chapone qui, en 1775, a publié des Miscellanées et enfin d’Elisabeth Carter, qui commenta la philosophie de Newton pour les dames, et traduisit Epictète. Détail curieux en passant, Elisabeth Carter, originaire de la petite ville de Deale, était l’arrière grand-mère du général Nivelle, le héros de Verdun, qui, par sa mère, se rattachait à la famille anglaise Pennington-Sparrow.

Hannah More, qui, à maintes reprises, a dépeint ces soirées des Blues où la causerie littéraire était seule permise, où il était interdit de parler politique, de manier les cartes, de boire d’autres boissons que le thé, le café, la limonade ou l’orgeat, a expliqué elle-même l’origine de ce mot Bas-bleu ou Blue-Stocking, qui devait se répandre en France comme en Angleterre, susciter les attaques furieuses de Lord Byron, de Barbey d’Aurevilly et de Louis Veuillot.

En 1786, Hannah More publiait, en effet, deux contes en vers, Florio, puis The Bas-bleu or Conversation, où dans la préface, elle explique que, convié à un réception chez Lady Vesey, le botaniste et poète Benjamin Stillingfleet refusait d’y assister parce qu’il était en tenue négligée et en bas bleus.

«  Qu’importe,  »
lui dit une dame irlandaise,
« qu’importe la toilette  ! Venez donc en bas bleus.  »

Il y vint et eut un tel succès parmi nos « précieuses » qu’on ne l’appela plus que Mr Les Bas-Bleus C’est la version que donne Hannah More de ce sobriquet littéraire, version corroborée, du reste, par Haryward, par de Quincey, par Mme d’Arblay, et qu’appuie Boswell dans sa Vie de Johnson. Appliqué à un homme, le mot devait, par la suite, qualifier exclusivement les femmes.

Qu’avait donc écrit alors Hannah More, pour être aussi choyée et fêtée dans le monde du Blue Stocking ? Des drames, des légendes, des tragédies. En 1774, The inflexible captive, une sorte de drame sans grande action, inspiré du Caton d’Addison et du Regulus de Harwards, puis Sir Eldred of the Bower et The Bleeding Rock (Le Roc saignant) , et enfin sa grande tragédie, Percy, qu’interpréta Garrick, en 1777, avec un succès fou. C'était, à tout prendre, la mise en scène de ce vieux drame légendaire du sieur de Coucy et de la dame du Fayel, forcée de manger le cœur de son amant, vieux thème du XIIIe siècle, que du Belloy venait de faire revivre au Théâtre Français et que dernièrement, Claude Terrasse réchauffait des sons de sa musique, avec le Sire de Vergy. Les Blue-Siocking n’en acclamèrent pas moins Hannah More, qui fut couronnée et couverte de lauriers, dit un de ses biographes. On lui envoya même à Hampton, la maison de campagne de Garrick, où elle habitait, une guirlande de lauriers et de fleurs. Après ce grand succès, à Covent Garden, qui balançait le succès de l’Ecole de la Médisance, à, Drury-Lane, notre dramaturge n'écrit plus qu’une tragédie, The fatal falsehood (Mensonge fatal) , accueillie assez froidement.

Mais tout à coup, en 1779, Garrick meurt. Hannah More est accablée par cet événement inattendu,

«  J’ai vécu  » trente ans sous son toit,  »
écrit-elle,
«  et je me rappellerai  » toujours avec gratitude sa bonté qui m’ouvrit les portes de la haute société anglaise  » .

Alors changement complet  : retournement absolu, décisif dans l’esprit d’Hannah More. Et cela encore est très britannique  ! Plus de pièces, plus de drames poétiques, de contes légendaires ! Ses idées se tournent vers un idéal social, philanthropique et religieux. La séduisante Blue Stocking, que le peintre Opic avait portraicturée dans l'éclat de sa jeunesse, se change en une prédicante réformiste, presqu’une « suffragette  » avant la lettre. Elle, qui accueillera avec faveur certaines idées de la Révolution française et applaudira à la chute de la Bastille, elle veut, dit Cowper, «  réformer l’irréformable  » , c’est-à-dire les Grands de la Cour » . C’est le fonds de son livre, Thoughts on the importance of the manners of the greath, paru en 1788 (Pensées sur l’importance des mœurs des grands) , et de cet autre  : Religion of the fashionable world (La religion dans le grand monde) .

Alors, les tracts succédèrent aux tracts évangélistes. Ses Villages politics ont un tel succès qu’une société religieuse en poursuit à ses frais une réédition, tandis que ses livres de piété sont partout répandus  : Morale chrétienne, Piété pratique, Esquisse morale, Essai sur le caractère et les écrits de Saint-Paul. Anti-esclavagiste, Hannah More — deuxième manière — entre en correspondance avec Wilberforce et publie alors The resolue feast of freedom «  La fête de la Liberté  » et L'Abolition de l’esclavage à Ceylan, en 1827.

Depuis 1786, avec ses sœurs, Hannah s'était retirée dans le village de Menclip, puis à Burley-Wood, près de Bristol. Elle se met en tête de réformer ces paysans du pays du Chedder-Cliff, et toute sa fortune passe à fonder des écoles du dimanche pour les femmes et les enfants. Elle en crée une soixantaine, parfois malgré l’opposition du clergé. Treize paroisses anglicanes du voisinage ne comptaient pas même un pasteur résidant. Le desservant de l’une, dit Henry de Chemevières, était ivre six jours par semaine et le dimanche son prône sentait le gin à pleines narines. En un autre village, il n’existait qu’une Bible  ; encore servait-elle à supporter un pot de fleurs. Enfin, elle étend et développe le mouvement en faveur de l'éducation de la femme anglaise, créée par Mary Woollstonecraft et que continua la délicieuse romancière Maria Edgeworth.

Connaissant ses idées sur l'éducation des femmes, la reine Sophie-Charlotte, la femme de ce pauvre fou de George II, lui demanda un jour son opinion sur l'éducation de la jeune princesse royale et, en 1805, elle publie Hints towards forming character of a young Princess (Idées pour former le caractère d’une jeune Princesse) , qui est approuvé par toute la famille royale. Ayant conservé, malgré une vie ardente et dispersée, toute sa vivacité d’esprit, Hannah More, qui s'était établie à Clifton, le faubourg élégant de Bristol, y meurt, le 7 septembre 1833, à quatre-vingt-huit ans, laissant une rente de 25.000 livres pour les écoles fondées par elle.

A toutes les époques de sa vie, Hannah More avait été portraiturée. Reçue dans le salon du peintre Reynolds, elle y fut dessinée de profil par Miss Reynolds, dessin publié plus tard dans les Mémoires de Thompson. Une autre gravure -exécutée d’après un portrait que John Opie peignait en 1786, illustra de même, les Mémoires de Roberts. A quelques années, un enthousiaste, sir Thomas Acland, désireux de la portraiture de miss More, l’obtint de Pickersgill, un pinceau d’alerte humour. Enfin en 1903, il est entré au Louvre, un autre portrait -de Hannah More, exécuté en 1795 par le peintre anglais Raeburn. C’est une œuvre de naturel simple sans apparat. Miss More est représentée de face, assise, un bonnet blanc sur ses cheveux châtains bouclés. Sa robe crème, à gaze nuageuse, porte une collerette  : les mains, dont l’une est gantée, se tiennent dans une pose très naturelle. La tête solide, bien construite, regarde en face et les yeux expriment à la fois la rêverie placide d’une songeuse et la malice enjouée d’une observatrice. A. Dean et W. H. Worthington ont gravé le portrait de Miss More d’après Pickersgill  ; un portrait par E. Bird a été gravé aussi par Fry en 1819 et par Godby dès 1809. Slater en a aussi donné un dessin qui fut gravé par Seriven.

Depuis sa mort on s’est souvent occupé d’Hannah More et de son œuvre, qui représente une date dans l’histoire de la littérature anglaise. Roberts, en Î860, a publié ses Lettres à Macaulay. Plus près de nous, Charlotte Yonge, en 1888 ; Marion Harland, en 1900 ; Annette Meakin, en 1911, ont publié des études sur Hannah More, sans compter Annon, en 1871 et Buckland, en 1882. Sa Vie et ses Mémoires ont été publiés dès 1831, en 4 volumes par William Roberts, puis sa Vie et celle de ses sœurs, eu 1839, par Henry Thompson.

De l’autre côté du détroit, cette originale figure féminine si particularisée dans sa double carrière, gaie et mondaine, sérieuse et rigoriste, n’est donc pas complètement oubliée. En un ouvrage très classique, The Cambridge History of english Littérature, dans une étude toute récente sur les Blue stocking, Mrs H. -G. Aldis fait encore une part très large à la vie d’Hannah More.

Il nous a paru intéressant de faire aussi connaître à notre tour au bon public rouennais, moins averti, cette figure féminine qui n’est pas banale et d’ajouter quelques détails et quelques traits au rapport si succinct de MM. Les Académiciens de Rouen sur la «  demoiselle anglaise  » qu’ils avaient élue « t qui répandit cette expression de «  bas bleu » , si connue aujourd’hui, dans le nonde entier. ..

L'ancien clos Saint Marc

Quelle était l’origine de ce Clos Saint-Marc, qui tient une place si grande dans l’histoire de Rouen et d’où vient son nom  ?

Tout simplement d’une petite chapelle, d’une très grande ancienneté, située dans ces parages, en dehors de l’enceinte de la ville et placée sous le patronage de Saint-Marc, parce que ce saint avait le privilège d'écarter les inondations. Très anciennement, en 1047, elle fut témoin d’un fait étrange, conté par nos vieux chroniqueurs normands, Orderic Vital et Benoist de Saint-More entre autres. Quand les barons normands du Cotentin se révoltèrent contre Guillaume-le-Conquérant, l’un deux, Grimoult du Plessis, après avoir été vaincu à la bataille du Val-les-Dunes, près de Caen, fut fait prisonnier et traîné à Rouen. Il en avait appelé au «  jugement de Dieu  » et devait livrer un «  combat judiciaire  » , contre un autre chevalier nommé Selle, quand on le trouva tout à coup étranglé dans sa prison. Il fut alors inhumé dans la chapelle Saint-Marc, dont sa prison ne devait pas être bien éloignée, les fers aux pieds. Wace le dit formellement dans son curieux Roman de Rou.

Si com il est enchaenez, Les fers aux pieds fut enterrez.

Abandonnée au milieu des prairies sillonnées alors par les ruisseaux de l’Aubette, la chapelle était à moitié détruite quand les Frères mineurs, les Cordeliers, trois ans après la confirmation de leur ordre par le Concile de Lyon, s’avisèrent en 1228, sous l’archevêque Thibaut d’Estampes, de venir s’installer dans ce coin de désert, sur un terrain qu’un chanoine, Geoffroy de Quièvreville, avait donné au Chapitre de la Cathédrale, avec droit d’occupation par les Frères mineurs. Ils y restèrent jusqu’en 1342 environ.

Entouré d’eau, non loin de la Seine, l’endroit était plutôt malsain. Aussi, Eudes Rigaud, qui avait vécu pendant plusieurs années avant de devenir archevêque de Rouen, s’efforça-t-il de transférer ailleurs le primitif couvent de Cordeliers. Grâce à Saint Louis et à la reine Blanche de Castille, il y parvint. En 1248, en effet, les Cordeliers, abandonnant la Chapelle Saint-Marc, établirent leur couvent dans le voisinage de l’ancien château des ducs de Normandie, vers la rue des Cordeliers actuelle, sur de vastes terrains formant le fief du Donjon, qui leur furent donnés par Guillaume de Tancarville et par Robert Bertran de Caudebec.

Abandonnée de nouveau, la petite chapelle Saint-Marc et les cellules qui l’entouraient furent incendiées, en 1342, par suite de l’imprudence d’un chanoine, Guillaume Brienchon, qui y avait entassé du foin, coupé dans les prairies voisines. Tout était resté en ruines, quand un brave chanoine, Guillaume Le Cras, prévôt et notaire apostolique, curé de Cliponville-en-Caux, se mit en tête de relever la Chapelle Saint-Marc.

Tout d’abord, il se fit céder, en 1431, un endroit par les chanoines, moyennant une rente annuelle de 20 livres tournois et, sous la condition que le patronage de la nouvelle chapelle appartiendrait à l’administrateur du Collège des Clémentins. On commença les travaux, mais la mort surprit Guillaume Le Cras avant qu’ils fussent terminés. Son œuvre, toutefois, ne périt pas avec lui. Son héritier et son neveu, Jean Le Cras, clerc de Rouen, donna suite à ses volontés, et proposa à la confrérie des Notaires, de leur abandonner l’emplacement des édifices commencés et les matériaux, à charge de continuer les travaux  ; de lui reconnaître le titre de bienfaiteur et le droit d'être inhumé dans la nouvelle chapelle Saint-Marc. La Confrérie des Notaires qui comptait alors 12 prêtres, accepta l’offre avec empressement.

En 1435, la nouvelle chapelle étant construite, les autels étaient bénits, le 24 mars 1436, par Jean de Saint-Avit, évêque d’Avranches, dont la conduite fut si courageuse au temps de Jeanne d’Arc, et par Pasquier, évêque de Meaux, vicaire général de Louis de Luxembourg. Bientôt aussi le premier chapelain était nommé. Ce fut Guillaume Manchon, un des notaires, qui rédigèrent avec tant d’indépendance les minutes du procès de Jeanne d’Arc, et qui, en 1442, fit plusieurs fondations à cette chapelle.

C'était une confrérie bien curieuse que celle de ces Notaires apostoliques, dépendant des officialités et des tribunaux d'église, tout à fait différents des Notaires royaux. Dès le XIe siècle, ils remplissaient les fonctions d’officiers publics, souvent nommés par les Empereurs et les Papes. La confrérie qui, en 1492, comprenait 92 membres étrangers, était gérée par un prévôt, avec l’aide de deux fonctionnaires  : le clavier, qui avait les clefs de l'Église, et le fauteur, qui relevait les noms de ceux qui manquaient aux réunions du samedi, où l’on distribuait les primes en argent. Tous les ans, les Notaires d'église et les clercs se réunissaient aussi en un banquet, le jour de la Nativité de la Vierge. En 1675, le grand archidiacre Antoine Gauld, publia même un règlement pour ces messes, ces offices, ces inhumations qui étaient fort nombreux. Grisel dans ses Fastes, indique que ces réunions religieuses étaient aussi pour les notaires, qu’il désigne ainsi  :

Sunt qui procurent acta, vel acta notent

Des réunions d’affaires «  où ils venaient puiser les subtilités de la chicane  » . Somme toute, la Confrérie des Notaires de la Chapelle Saint-Marc était fort riche et fort prospère.

C’est ce dont s’aperçut, en 1671, l’archevêque de Rouen, Colbert, qui pensa qu’il y avait là un bon fonds d'écus et d'économies, pouvant être utilisé au mieux du Séminaire archiépiscopal, fondé par lui. Il s’agissait de supprimer en sourdine le chapelain et la confrérie, en alléguant le manque de lettres-patentes d’origine et la mauvaise gestion des revenus. Le chapelain Jean Langlois acquiesça, ainsi que le Chapitre. Mais les Notaires, se voyant dépouillés de 100 000 livres de fonds, se rebiffèrent. L’archevêque voulut les déposer, mais quelques-uns d’entre eux, Pierre Caren, Edmond Panel, Jean de Caillot, Adrien Du Mont, Nicolas de Moriencourt, appelèrent comme d’abus devant le Parlement, qui cependant les condamna. Alors ils se désistèrent, le 1er février 1693, suivis, un mois après par le curé de Saint-Maclou. Enfin, le 7 juillet 1693 l’archevêque Colbert rendait son arrêté de réunion, enregistré par lettres-patentes, à la demande de Jacques Jagau, le supérieur du Séminaire. Dès lors, les Eudistes étaient maîtres de la petite chapelle Saint-Marc.

Elle demeura à l’usage du culte, jusqu'à la Révolution, puis, quand le Clos Saint-Marc devint le Clos des Volontaires, servit à d’autres usages. D’après les divers plans du XVIe et XVIIIe siècle, plan de Gomboust, plan des Échevins, elle se trouvait située sur la rive droite de l’Aubette, super ripariam dictae Aubette, à peu près sur l’emplacement du terre-plein sud de la place, en face de la maison Calame.

C'était une véritable petite église dans le style du XVe siècle, qui, suivant de la Quérière, qui l’avait vue, s'éclairait par quatre baies ogivales au nord, mais qui, au sud, était entourée de maisons. Au portail, on apercevait une belle rose et au chevet polygonal, une autre grande verrière.

À l’intérieur, se trouvaient de nombreuses dalles tumulaires, entre autres celle d’un chanoine de Rouen, Jean Auber, mort en 1251. Tombée en ruines, la Chapelle Saint-Marc, que surmontait un petit clocher, devait disparaître en 1835, et le souvenir n’en est plus gardé que par un tableau de F. Legrip et une aquarelle de Balan.

Autour de la Chapelle Saint-Marc, sur ce coin de la Maréchalerie, s'était bientôt édifié tout un quartier, où mille petites rues étroites se croisaient. La place actuelle, l’ancien Clos Saint-Marc, était autrefois divisé en deux parties  : le Clos Saint-Marc, Clausus Sancti Marti, cité en 1380 et 1390, qui est le Grand Clos, situé vers l’ouest, et le Petit Clos, situé à l’est, qui servait de parvis à la chapelle, parfois appelé le Clos du Puits. Tout auprès, il y avait encore le Clos Petit Gars, cité en 1228, 1380, situé plus au sud, vers la Seine. Plusieurs rues très anciennes, qu’on ne retrouverait pas aujourd’hui, menaient à ces deux clos. Trois rues principalement, descendant de la rue Martainville vers la Seine, circonscrivaient ce quartier. À l’est, c'était tout d’abord  : la rue de la Chèvre, prolongée par la rue Valler ou Gautier Blondel. Elle descendait jusqu'à la rue des Espagnols, où on en voit encore une amorce, avec une maison du XVIIe siècle où se trouve un petit bas-relief, un cavalier armé de la lance et défiant le dragon. Au milieu, s’ouvrait dans cette rue de la Chèvre, vicus Caprarius, ainsi citée dans un acte du XIe siècle, une grande impasse avec des cours, voisine du couvent des Filles-Notre-Dame.

Venait ensuite, toujours descendant de la rue Martainville, la Grande rue Saint-Marc. C'était une petite voie étroite remplie de cours  : la Cour des Trois Toupins ou Toupies, avec son enseigne sculptée  ; les Cours Godin, de La Ressource, les Cours de la Vallée de Josaphat. La petite rue Toupas qui, au Moyen Âge, porte le nom pittoresque de rue Trappetouppe et la petite rue de la Vérité, faisaient transversalement communiquer les rues de la Chèvre et Saint-Marc avec la rue du Figuier, qui venait déboucher sur la rue du Rempart Martainville. Dans ces parages, il en existe, du reste, encore un coin. Au Moyen Âge, c'était la rue Robert le Fils Guy, Viens Filii Gnidonis, en 1390. Par altération et déformation, on en fit la rue Fils-Guy, puis Figuier et du Figuier, en 1569. Le Chapitre y possédait, en 1407, une maison qu’il louait aux Frères de la Mort ou Eventeurs de la peste  ; plus tard, on trouve citées, en 1545, la Foulerie des draps et les hôtelleries du Grésil et de Notre-Dame-de-Boulogne. De ce côté de la rue du Figuier, mais sur l’Aubette, les Mégissiers-Gantiers, chassés du quartier de la Renelle par les Tanneurs, vinrent installer leurs fosses et leurs «  plains  » , du côté de la rue Saint-Eustache et de l’ancienne Cour du Lièvre, si étroite, si curieuse, supprimée quelques années avant la guerre à la suite d’un incendie.

En dehors de ces rues, pour accéder au Clos Saint-Marc, il y avait trois ponts. Tout d’abord, l’arceau sur l’Aubette, dit le Pont-Notre-Dame, près duquel se trouvait en 1404, l’hôtellerie des Flacons  ; on l’appelait aussi le Pont des Notaires et il est cité, sous ce nom, en 1369 et en 1373. Au bout de la rue du Figuier, c'était le pont de bois de l’Aubette et au bout de la rue des Espagnols, le Pont de Torchy, où, en 1318, il y avait des «  chambres basses  » ou latrines qui existaient encore sur l’Aubette, il y a une trentaine d’années.

Tout cet ensemble de clos, de rues, de ruelles, formant le Clos Saint-Marc, dépendait d’un fief très curieux comme il en existait quelques-uns dans la ville de Rouen, le fief de l'île Notre-Dame, qui s’appelait aussi le fief du Tôt, puis au Frontin de Hauteville et de Beaumont. Il m’a déjà été donné d’indiquer comment la famille des généraux prussiens von Lefrançois, se rattachait à cette famille par un Charles Lefrançois, allié au Frontin de Hauteville et qui posséda ce fief de l'île Notre-Dame.

Le manoir, avec sa porte armoriée, son colombier «  à pied  » , se trouvait à peu près devant le carrefour de la rue des Espagnols et de la rue de la Grosse-Bouteille. Il avait droit de ban, d’arrière-ban, de plaids et de gage-piège, droit de pêche, de chauffage, de moulin sur l’Aubette, de première place à l'église Saint-Maclou. Mais surtout et avant tout, il avait droit, ainsi que le dit un aveu du XVIIIe siècle, «  tenir et faire tenir un marché, une fois la semaine, dans la grande place qui s’y voit et qui paraît avoir été destinée à cet usage, depuis un temps immémorial  » .

Le Clos Saint-Marc  ! À travers les âges, il s'était formé autour de lui, le quartier le plus sordide, le plus sale de Rouen, une des hontes de la cité. Charles Nodier, égaré dans le quartier, en compagnie d’autres artistes, Hyacinthe Langlois et le graveur en médailles Depaulis, vers 1835, décrit cette cour des miracles, avec ces mille petites ruelles entre des murs lépreux. Après avoir passé sous une arcade, nous nous sommes trouvés, à la lueur de la lune, sur une petite place, bornée par une petite chapelle presque détruite. À droite, s'élevaient quelques petites maisons mal bâties et décrépites. Ça et là, erraient quelques femmes en haillons et des vieux à la démarche pesante. Il faut avoir pénétré dans le Clos Saint-Marc pour concevoir jusqu’où peuvent aller la misère, l’ignorance et la dégradation de l’homme.

Maintes fois, on dénonça cette horrible verrue rouennaise, où le choléra de 1831 exerça d’atroces ravages, en attendant les insurrections de 1848. Blanqui écrivit, sur le Clos Saint-Marc, des pages ardentes et dénonciatrices  ; de même Villerme  ; de même Jules Simon dans L’Ouvrière.

Cependant, dès 1809, on rêvait de détruire ces cloaques épouvantables, d’ouvrir de nouvelles rues. Il fallut trente ans de discussion pour que l'État consentit à offrir une centaine de mille francs, joints aux 400 000 de la Ville, pour arriver enfin à démolir l’ancien Clos Saint-Marc et à l’ouvrir à l’air et à la lumière, par la création, en 1835, de la rue Armand-Carrel.

Ce fut alors le Clos Saint-Marc que bien des Rouennais ont encore connu, une place carrée, avec des rangées de beaux ormes, dont les derniers en face la maison Froger furent abattus de nos jours  ; avec toute une série de baraques et de hallettes en bois, construites par un sieur Cauville sur les quatre côtés de cette nouvelle place. Comme dans les souks arabes de Tunis, il y avait là des quartiers exhibant des marchandises différentes. Ici, c'était le rendez-vous de la literie hors d’usage et des meubles éclopés. Là, c'était le quartier de la ferraille rouillée et disloquée. Plus loin, c'était le coin de la chaussure. Au fond, c'était le repaire du bric-à-brac, vieux livres, vieux habits, vieux galons, tableaux noircis par la poussière, vieilles estampes, faïences ébréchées, attendant le fureteur et l’amateur qui parfois rencontrait là de précieux vestiges du passé. Non loin du Clos Saint-Marc actuel, il est encore quelque fort jolie collection de meubles et de tableaux recueillie par des artistes de goût.

Que de collections rouennaises ont ainsi commencé sur le «  Clos  » , chez Pinel, chez Letulle, chez Berroux, chez Lafleur, dont le fils devait mourir chef de claque au Théâtre Lafayette, chez Tois, chez la veuve Hérard  ! Que de bibliophiles ont passé chez le père Robillard, ancien soldat de l’Empire, qui avait conservé le catogan des armées d’autrefois  ; chez le père Léger, dont le nez s’ornait de grosses lunettes à la Chardin  ; chez le brave père Mareite, dont le souvenir n’est pas encore disparu  ! À ce Clos Saint-Marc pittoresque, a succédé, depuis 1885, le marché d’aujourd’hui, détruit en partie par l’incendie d’un des pavillons, avec ses grands pavillons vitrés, véritables halles en fer, bien aérées, sa poissonnerie, ses caves construites sur pilotis, son «  carreau  » si fréquenté, tout un grand ensemble qui a coûté environ 500 000 francs à la ville de Rouen et qui a heureusement fait oublier l’ancien Clos Saint-Marc dont nous venons de retracer les origines et l’histoire, au cours des siècles…

Les préliminaires de paix signés à Rouen en 1871

Le traité de paix signé à Versailles a définitivement aboli le traité de Francfort. À propos de ce traité de Francfort qui pesa si lourdement sur la France, sait-on que plusieurs de ses préliminaires furent signés à Rouen même  ? C’est un point d’histoire rétrospective très peu connu et qui fera l’objet de ces notes.

Le traité général préliminaire de paix avait été signé le 26 février 1871 à Versailles, entre Thiers, chef du gouvernement de la Défense nationale, et Jules Favre, ministre des affaires étrangères, d’une part, et Bismarck, représentant l’Allemagne, de l’autre. Plusieurs plénipotentiaires représentant les états allemands — ainsi qu’on l’a rappelé récemment — signèrent ensuite ce traité préliminaire. Fait curieux et qui témoigne des retours si inattendus de l’histoire politique, deux de ces signataires étaient d’origine française, le Dr Jules Jolly, président du ministère d’État du grand-duché de Bade et le comte Otto de Bray-Steinburg. Ce dernier était le descendant d’une famille originaire de Rouen et se rattachait à François Gabriel, comte de Bray, né à Rouen, en 1765, qui après avoir été attaché à la légation de France, pendant la diète de Ratisbonne, était entré au service de la Bavière et, diplomate très fin, l’avait représentée à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à Vienne et même à Paris.

C’est à ce traité préliminaire de paix, signé à Versailles, que vinrent s’ajouter plusieurs conventions, très importantes, passées à Rouen, où se trouvait alors Bismarck, comme en témoigne une dépêche, en date du 6 mars 1871, adressée à Jules Favre. Il dirigea lui-même cette première convention, qui avait pour but le rétablissement de l’autorité française dans les départements occupés par les Allemands, en même temps que la perception des impôts.

Elle fut arrêtée à Rouen, le 12 mars 1871, entre notre concitoyen Pouyer-Quertier, depuis quelque temps ministre des finances, et M. De Nostiz-Wallewitz, ministre d’État de Saxe, nommé commissaire civil par Bismarck. C’était, notons-le en passant, un des officiers de l’état-major de Moltke, qui, à Sedan, avait, sous la dictée de l’empereur Guillaume Ier, sténographié les conditions de la capitulation.

Cette convention du 12 mars 1871, signée à Rouen, modifiait assez profondément le traité des préliminaires de paix, ce que la chancellerie allemande, dit Albert Sorel, dans son Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande de 1870-71, «  trouva, sans doute, que ces concessions étaient trop étendues, car elle refusa de ratifier les arrangements pris  » . Bismarck avait, du reste, prévenu qu’il exigerait, avec une rigueur extrême, l’exécution des clauses adoptées dans les préliminaires.

On dut donc revenir à Rouen et établir à nouveau, quelques jours après, le 16 mars 1871, la première convention entre la France et l’Allemagne. Elle comportait que les administrations départementales, municipales, la sûreté générale, dans les territoires occupés passaient à l’administration française. C’était le rétablissement des préfets, sous-préfets, maires, en même temps que celui des tribunaux, des justices de paix, des commissaires de police et de la gendarmerie. Toutefois, ces autorités devaient se conformer aux pouvoirs des commandants de troupes allemands.

Somme toute, c’est de Rouen que date cette première reprise du territoire par le gouvernement français. En face de lui, Pouyer-Quertier, dans cette première convention de Rouen, avait eu comme représentant de l’Allemagne victorieuse, le lieutenant-général de Fabrice, remplaçant Bismarck, rentré à Berlin. Ce général de Fabrice était un Saxon, un pur Saxon, mais, détail inattendu, il était né en France, au Quesnoy, près de Lille, en 1818, pendant la première occupation étrangère. Ancien chef d’état-major de l’armée saxonne à la bataille de Sadowa, où les Saxons avaient pris parti contre l’Autriche, il avait été nommé gouverneur territorial du XIIe corps.

Toujours organisateurs, les «  Boches  » de 1870 avaient, en effet, divisé la France occupée en cinq gouvernements. Le général de Fabrice, d’abord résidant à Versailles, avait été nommé gouverneur du 5e territoire, s’étendant sur la Seine-Inférieure, l’Eure, l’Oise, la Seine-et-Oise, l’Eure-et-Loir, le Loir-et-Cher et le Loiret. Au-dessous d’eux, les gouverneurs avaient des commissaires généraux et des préfets, comme M. De Pfuel, préfet de la Seine-Inférieure.

«  Le général de Fabrice, a écrit Jules Favre, apporta alors dans ses relations avec la France, toute la courtoisie et la bienveillance compatibles avec ses instructions. Il s’appliqua à tempérer la rigueur des ordres transmis et apporta de la raison et de l’équité dans le débat  » .

À Rouen, le même jour, 16 mars 1871, Pouyer-Quertier signa aussi une seconde convention ayant trait aux impôts en retard. Tout d’abord, il avait été décidé que les impôts ne devaient être perçus dans les départements occupés que jusqu’au 2 mars 1871, mais les chefs militaires allemands — toujours les mêmes — violant ce règlement qu’ils considéraient déjà comme un «  chiffon de papier  » , les exigeaient par la menace. Une nouvelle décision dut donc intervenir.

Les départements occupés, en totalité, disait-elle, compléteraient le versement des deux douzièmes de l’impôt direct, perçu par l’État, pour les mois de janvier et février 1871, abstraction faite des centimes départementaux. Quant aux départements occupés temporairement, l’impôt devait être perçu proportionnellement à la durée de l’occupation. Le Gouvernement français s’engageait, du reste, à présenter rapidement copie du sous-repartement des contributions foncière, personnelle et mobilière, des portes et fenêtres, et à indiquer le montant des rôles de patentes, d’après les états fixés pour l’année 1870, dans les départements occupés par les troupes allemandes.

Dans la première convention de Rouen, Pouyer-Quertier avait été assisté par un délégué du ministère des affaires étrangères, M. De Ring. Dans la seconde, il fut assisté par un représentant du ministère de l’intérieur, M. Casimir Fournier, avocat à la cour de cassation, conseiller d’État, sénateur du Nord. M. Casimir Fournier était un vieil ami de Thiers, auquel il rendit les plus utiles services pendant les négociations de paix.

Dix jours après, Pouyer-Quertier revenait à Rouen pour se rencontrer avec l’autorité allemande, dans les circonstances les plus difficiles et les plus angoissantes. L’insurrection parisienne du 18 mars 1871, la proclamation de la Commune, le siège du gouvernement transféré à Versailles, tous ces faits nouveaux et imprévus, avaient tout remis en question et les exigences du vainqueur, profitant des circonstances, allaient croissant.

En même temps, les pourparlers pour la signature définitive du traité de paix étaient commencés, non à Francfort, comme on le croit souvent, mais à Bruxelles. Ces pourparlers divers, ces conventions menées ici par des diplomates de carrière, là par des chefs militaires comme Manteuffel ou de Fabrice, permettaient à la chancellerie allemande de jouer un double jeu. «  Par une singularité frappante, dit M. Hanoteaux dans son Histoire de la France contemporaine, les chefs militaires se montraient humains et accommodants, les diplomates, par contre, étaient pointilleux et exigeants  » . De Berlin, Bismarck surveillait la partie et intervenait au bon moment.

Une question préoccupait surtout le gouvernement, celle de l’augmentation des troupes de l’armée française et du retour des prisonniers, pour pouvoir combattre le pouvoir insurrectionnel de la Commune de Paris. Ne pouvant quitter Paris, Jules Favre chargea le courageux maire de Rouen, M. Nétien, de porter au général de Fabrice, la demande du gouvernement français, qui réclamait l’autorisation de porter la garnison de Paris, ou plutôt l’armée de Versailles, de 80 000 à 120 000 hommes. Bismarck y consentit, comprenant l’intérêt qu’il avait à assurer l’ordre, se réservant, du reste, de faire payer cette concession à Bruxelles. Par cette nouvelle convention du 28 mars 1871, signée à Rouen, la France s’engageait d’honneur à n’employer ces troupes qu’à l’ordre intérieur. L’Allemagne, du reste, se réservait le droit de dénoncer la convention, sans délai, si elle estimait ses intérêts compromis.

Ces modifications à l’article 111 du traité préliminaire de Versailles, impliquaient que les troupes seraient tirées des garnisons de Besançon, Lyon, Bordeaux, Tours, Le Mans, Lille, Douai, Cambrai, Dunkerque. Quant aux prisonniers français, ils étaient dirigés sur leurs dépôts, au-delà de la Loire.

Dans cette dernière convention de Rouen, Pouyer-Quertier avait été assisté du général de Valdan, représentant du ministère de la guerre. Le général Horix de Valdan, qui était né à Mannheim dans le duché de Bade, était un officier d’état-major de haute valeur qui, pendant le siège de Paris, avait été chef d’état-major du général Vinoy. C’est lui qui rédigea les premières clauses militaires de l’armistice. Plusieurs fois, avant cette convention du 28 mars, il avait accompagné Jules Favre à Rouen.

Pouyer-Quertier, pendant ces heures difficiles, put déployer toutes les qualités de son esprit, normand, souple, fin et pratique, caché sous la vivacité d’une belle humeur constante et d’une inaltérable bonhomie. Il y fit preuve d’habileté et d’aplomb. À vraiment dire, les conventions de Rouen lui permirent de pénétrer le caractère et les méthodes germaniques et furent pour lui une excellente leçon diplomatique, dont il devait profiter lors des controverses et des discussions qui précédèrent la signature du traité de Francfort, le 10 mai 1871, dans le salon de l’Hôtel du Cygne, et plus tard, à Berlin, en octobre 1871.

Reste à savoir où ces conventions de Rouen, si peu connues, furent signées, dans quel immeuble public ou privé. Où le général de Fabrice avait-il son cabinet et son quartier général  ? Pas à la préfecture de la Seine-Inférieure, où résidait le baron de Pfuel, puisque dès le 28 mars, il y était remplacé par M. Gustave Lizot, préfet français. Les conventions furent-elles signées dans le bel hôtel de la rue de Crosne, où résidait alors la famille Pouyer-Quertier et où Thiers, quelques mois après, le 25 novembre 1871, venait signer le contrat de Melle Marguerite Pouyer-Quertier avec le comte de Lambertye  ? Il est plus vraisemblable que les conventions de Rouen furent signées dans l’ancien hôtel de l’État-major et de la Division de la rue de Crosne, qui fut alors occupé par les Allemands.

En tous cas, les textes de ces conventions, qui ont été publiés par M. De Clercq dans le Recueil des Traités de la France (tome X) et par M. Le comte d’Angeberg, pseudonyme de Léonard Chodzko, dans le Recueil des traités, conventions, actes… concernant la guerre franco-allemande, paru en 5 volumes en 1873, ne précisent aucune indication d’endroit.

À cette époque déjà lointaine, notre concitoyen, M. Alfred de Foville, qui fut membre de l’Académie des sciences morales, était alors attaché au ministère des finances. Il a conté que Pouyer-Quertier lui remettait «  lors toutes les lettres, billets, papiers, se rapportant aux pourparlers de paix et aux voyages et déplacements qu’ils causaient  » . Alfred de Foville n’a point publié ces papiers et ces notes. «  Je viens de relire, écrit-il, dans ses souvenirs sur Pouyer-Quertier, toute cette pénible correspondance. Il ne serait pas sans intérêt, certes, de la transcrire, mais la place nous manquerait et peut-être aussi le courage…  » Il n’en serait pas de même aujourd’hui et les notes de M. De Foville, si on les publiait, nous donneraient certainement des détails sur les conventions de Rouen, si peu connues et sur ce passé douloureux, effacé à tout jamais aujourd’hui par la vertu des armées françaises, définitivement victorieuses.

Les cygnes de la seine sous Louis XIV

Louis XIV eut de nombreux amours, mais il aima surtout… les cygnes. La noblesse majestueuse de ce bel oiseau, glissant sur les eaux, lui plaisait et là-dessus, il aurait volontiers partagé le sentiment d’un des grands écrivains de son temps, Buffon, qui a écrit  : «  Le cygne plaît à tous les yeux  ; il décore et il embellit les lieux qu’il fréquente.  » Aussi, le Roi-Soleil voulut-il parer et animer de beaux cygnes argentés, voguant en liberté, non seulement le miroir tranquille des pièces d’eau des palais et des maisons royales, mais aussi la Seine, dans la plus grande partie de son cours, de Corbeil jusqu’à Rouen. Si l’on s’en rapporte aux Comptes des Bâtiments du Roi, il y avait plus d’un millier de cygnes, pendant tout l’été, descendant le cours du fleuve, contournant les îles, passant sous les ponts. C’était là un spectacle curieux et superbe, surtout aux approches de notre cité, où le Pont-de-Bateaux formait une barrière à leur course vagabonde.

Dès 1672, Colbert, qui obéissait à toutes les fantaisies royales, avait été chargé de recruter cette troupe de cygnes. À cette date, il écrivait à notre ambassadeur en Danemark, Hugues de Terlon, pour lui demander d’envoyer deux ou trois cents de ces beaux cygnes blancs descendant tous les ans des mers boréales dans les îles des détroits danois. Il voudrait qu’on les mît sur un navire, dans de grandes cages et qu’on en prît soin. Terlon ne put réunir qu’une quarantaine de cygnes, qu’il envoya sur un navire de Lubeck à Rouen, puis adressa dans une voiture, accompagnée d’un commis, une centaine d’œufs «  qu’on fera couver à Versailles  » . En même temps, Colbert s’informait auprès de Ribeyre, l’intendant de la Touraine, pour qu’il lui envoyât aussi, avant les grandes gelées, une centaine de cygnes du pays. Deux années se passèrent encore, pendant lesquelles on mobilisa tous les cygnes disponibles…

Enfin, en 1676, était promulguée une ordonnance de Louis XIV où est exposée très clairement la pensée du monarque, qui veut protéger les cygnes royaux contre la cupidité ou la malice des riverains et des passants.

Sa Majesté, dit l’ordonnance, ayant fait venir des cygnes des pays étrangers pour servir d’ornements sur les canaux des maisons royales et, «  voulant aussi embellir la Seine, dans l’étendue de Paris et au-dessus et au-dessous. Elle donne l’ordre de les mettre dans l’île en face du Cours-la-Reine, l’Île Maquerelle. Défense est faite d’y entrer, aux bateliers y aborder, prendre des œufs, faire du mal, avec des filets, bâtons, à peine de 300 livres d’amende et punition corporelle, en cas de récidive.  »

En suite de cette ordonnance, par lettre du 16 septembre 1676, le lieutenant-général de police La Reynie, était nommé pour faire exécuter les mesures protectrices des cygnes royaux, de préférence aux Officiers des Capitaineries du Bois de Boulogne et de la Garenne du Louvre. Ce quartier général, ce rendez-vous, ce port d’attache des cygnes de la Seine, grands et petits, c’était une longue île parisienne, formée au Moyen-Âge de plusieurs petites îles soudées ensemble, séparées par un étroit bras d’eau, de la plaine de Grenelle et du Gros-Caillou. On l’appelait l’Île aux Cygnes et, bien que réunie à la terre depuis 1773, elle a gardé ce nom. C’est dans le voisinage actuel du pont d’Iéna, où se trouvent encore la Manufacture des tabacs, le Dépôt des Marbres et les anciennes Écuries de l’Empereur.

L’Île aux Cygnes, sous Louis XIV, devenue le refuge inviolable de leurs flottilles, défendue aux deux bouts par des palissades, était une île… sacrée. Défense aux bateliers, voituriers d’eau, pêcheurs, d’y aborder avec bateaux ou chevaux. Défense d’y pêcher dans le voisinage, du Pont des Tuileries à Auteuil. Défense de toucher à aucuns cygnes, de leur jeter du pain. Défense de pêcher dans le petit bras. Défense de laisser approcher les chiens, sous peine d’être tués, avec amendes aux propriétaires. Défense, du mois d’avril au mois de juin, à aucun bateau de circuler dans les parages. Pour plus de sûreté, les barques étaient cadenassées au rivage. Colbert, on le voit, n’y allait pas de main morte  ! …

Ainsi protégés, les cygnes pullulèrent dans leur Île. De là, leurs escadrilles séparées, remontaient par le pont de Charenton, jusque dans la Marne et par la Seine, poussaient par Choisy, Villeneuve-Saint-Georges, Draveil, jusqu’à Juvisy, jusque dans les petites rivières de l’Orge et de l’Essonne. De ce côté, ils ne dépassaient pas Corbeil. En aval de Paris, ils suivaient tous les méandres de la Seine, passaient sous les ponts de Sèvres, de Saint-Cloud, de Bezons, de Meulan, de Vernon, de Mantes et de Pont-de-l’Arche. Leurs flottes trouvaient des abris de verdure dans les longs chapelets d’îles, dans les roseaux des berges, à peine gênés par les gords ou barrages des pêcheurs. La Seine, à cette époque, était du reste à peine troublée par quelques barquettes de pêcheurs, par des galiotes paisibles, par les coches d’eau, traînés par les chevaux de halage, et par les trains de bois descendant vers Rouen, en longues files.

Pour surveiller un pareil domaine aquatique, il fallait une sorte de ministre… des cygnes, un inspecteur et un conservateur des rives de la Seine. On le nomma. Ce fut, dès 1677, un sieur Ballon, ancien huissier de la chambre du roi, dont les pouvoirs furent définis par une ordonnance spéciale du 18 avril 1681. Il lui fallait avoir l’œil sur tout ce long parcours de la Seine et sur les petites rivières, surtout sur l’Oise, l’Epte, l’Eure, l’Andelle — on trouva des cygnes égarés à Pont-Saint-Pierre — et sur les étangs voisins, comme le lac d’Enghien. Partout, en tous lieux et en tout temps, il lui fallait assurer la conservation des cygnes  ; empêcher qu’on ne touchât aux jeunes comme aux vieux, écarter les chiens. Pour toute cette tâche, il avait le droit de dresser procès-verbaux et contraventions.

À Ballon revenait aussi la tâche d’assurer, par de longues tournées, en bateau, la conservation des nids où les cygnes déposaient leurs gros œufs verdâtres. Il plaçait dessous de petits pontons en bois qui, en cas de crue, empêchaient les nids d’être détruits et emportés. À certaines dates, M. Le Conservateur des cygnes devait encore éjointer les jeunes cygnes, c’est-à-dire, rogner une de leurs ailes, suivant un terme de fauconnerie. Et la besogne devait être dure, quand il fallait éjointer une centaine de jeunes oiseaux.

Chaque saison ramenait une besogne nouvelle. À l’approche de l’hiver, quand la Seine menaçait d’être prise et commençait à charrier les glaçons, Ballon devait rentrer les cygnes royaux dans leurs quartiers d’hiver de l’Île aux Cygnes. Sur la Seine, il lui fallait prendre les cygnes, malgré leur rude résistance, et les ramener en bateau, si la navigation n’était pas interrompue, ou en voitures, à l’Île des Cygnes. Parfois on les hospitalisait, dans des stations intermédiaires, au château de Chatou, à Rueil ou aux Carrières-Saint-Denis, ils étaient alors nourris avec de l’avoine, dont les septiers apparaissent souvent dans les comptes. À Ballon revenait aussi le soin de surveiller les poteaux plantés le long de la Seine et où étaient placardées les ordonnances concernant les oiseaux.

À Ballon succéda, en date du 6 septembre 1689, Henri Le Venneur, garde-cygne du roi, qui demeurait à Chatou. Détail curieux  : sa nomination fut proclamée au prône de l’église en même temps que les ordonnances sur la conservation des cygnes. En plus, Henri Le Venneur était exempt de toutes charges, comme syndic ou collecteur. On voulait qu’il soit tout à sa fonction  !

Toute une équipe de gardes-cygnes subalternes parcourait la Seine et ses bords. Pour la plupart, c’étaient d’anciens jardiniers de Versailles  : Octavien Herny et sa veuve  ; Jacques Foubert, Louis Germain, Pierre et Claude Le Cochois. Tour à tour, on les rencontre en tournées, à Melun, Corbeil, au pont de Saint-Maur, à Villeneuve-Saint-Georges, à Chatou, à Saint-Cloud, à Suresnes, à la Roche-Guyon, à Mantes, à Vernon. Eux-mêmes ont des aides  : le batelier Ledru, qui pose les poteaux le long du fleuve en 1685 ; le charpentier Brassard, qui construisit les petits pontons, placés sous les œufs de cygne  ; les anciens soldats invalides Jacques Bobert et Paul Letellier, qui, en 1687, sur leur canot à rames, remontent l’Eure à la poursuite des cygnes  ; la veuve Denis, qui fournit les livraisons d’avoine pour la nourriture des cygnes royaux.

Mais le principal inspecteur des cygnes de notre région rouennaise est Jean Frades, qui est garde de la section entre Suresnes et Rouen. C’est lui qui, en 1689, court après 76 cygnes qui, voguant entre Pont-de-l’Arche et Oissel, se sont échappés vers Rouen  ; en 1694, il en fait reprendre une centaine, bloqués dans les glaces à Eauplet, et les ramène à l’Île des Cygnes à Paris  ; au printemps de 1695, il parcourt toutes les berges pour assurer la conservation des œufs.

Colbert, au surplus, veillait lui-même sur les cygnes de la Seine, surtout à Rouen. En veut-on une preuve  ? Le 25 décembre 1678, il écrivait maintes lettres à l’intendant de Rouen, Louis Le Blanc  : «  On m’a prévenu, dit-il, que nombre de cygnes sur la rivière de la Seine, pour l’ornement public, sont descendus cette rivière dans toute l’étendue de la généralité de Rouen. Comme ils sont ici conservés sous l’autorité publique et que qui que ce soit n’ose y toucher, Sa Majesté veut que vous envoyiez promptement les deux gardes de la Prévôté de l’Hôtel de l’Intendance, l’un d’un côté de la rivière et l’autre de l’autre, s’informer soigneusement des endroits où ils sont sur la rivière de Seine, soit dans celles qui y descendent, m’ayant été dit qu’il y en avait sur celle d’Epte, et qu’on donne tous les ordres pour les reprendre et les rapporter.  » COLBERT.

En 1679, le puissant ministre s’adressa encore à l’Intendant Le Blanc pour qu’il renvoie immédiatement les cygnes pris à la Roche-Guyon. Plus tard, ce sera au successeur de Le Blanc à Rouen, à l’intendant Méliand, que Colbert fera ses recommandations touchant les cygnes  :

« Car le Roy veut que chacun prenne plaisir à voir un ornement de cette qualité, et le prie de veiller sur les cygnes qui sont, en cet été de 1683, arrêtés à Pont-de-l’Arche. Il lui faut, surtout, ajoute-t-il, prendre des mesures pour empêcher qu’ils ne passent le Pont-de-Rouen, parce qu’ils pourraient descendre jusqu’au Havre, ces sortes d’animaux ayant une inclination naturelle pour se retrouver vers le Nord ! »

Comme on le voit, les cygnes de la Seine étaient bien gardés  ! Ils se contentaient la plupart du temps de voguer le long des rives de Longbœl, du Cours de la Reine et de l’Île de La Mouque, alors l’Île Lacroix, arrêtés par les pontons assez resserrés, qui supportaient le Pont de Bateaux. Une fois, cependant, profitant que celui-ci était ouvert, pour laisser passer quelque navire, les cygnes s’étaient enfuis rapidement vers d’autres climats.

Mais déjà les grands jours du règne s’évanouissaient. Le roi sexagénaire, devenu plus retiré, ne s’intéressait plus à ces grands spectacles d’embellissement des rivières de son royaume. Peu à peu, les cygnes disparurent des fleuves français. Valenciennes, seule, cité héroïque, qui dans les supports de ses armoiries, porte deux cygnes d’argent, en garda ainsi le souvenir. Et puis les bons Boches, les Berlinois de Frédéric II, s’avisèrent de copier les modes de Louis XIV. Ils couvrirent les eaux fétides de la Sprée, la rivière prussienne par excellence, de flottilles de cygnes… manœuvrant comme à la parade. Ce fut la fin  ; ce fut le dernier chant du cygne  !

La comète de halley et la conquête de l'Angleterre en 1066

S’il est un peuple qui n’ait point à s’effrayer de l’approche de la fameuse Comète de Halley, revenant à grande vitesse des profondeurs de l’infini, c’est bien le peuple normand.

En effet, son apparition n’a jamais coïncidé qu’avec la réalisation de grands projets favorables à la Normandie et aux Normands. En 921, la Comète apparaît au lendemain du jour où Rollon a fortement organisé son pouvoir à Rouen et, en 1066, la Comète de Halley — car c’est bien elle suivant les calculs opérés dernièrement par l’astronome anglais Crommelin — revient au moment même où Guillaume-le-Conquérant, duc de Normandie, bat le roi Harold à Hastings et s’empare de toute l’Angleterre.

Des trente apparitions dans le monde terrifié de la comète de Halley, celle-ci est bien certainement la plus curieuse, la plus étrange, la plus extraordinaire, celle qui frappe le plus vivement les esprits, comme le présage de la future grandeur normande  : «  Nova Stella, novus rex  !  » «  Nouvel astre, nouveau roi  !  » criait-on partout. C’est la «  comète nationale  » , non pas seulement parce que l’astronome Halley qui a découvert sa périodicité était un Anglais, mais à cause des souvenirs historiques qui sont liés à l’une de ses apparitions. Aujourd’hui encore, dans la couronne des rois d’Angleterre, successeurs de Guillaume-le-Conquérant, figure un fleuron qui représente un rayon de la fameuse comète.

Mais il est un document infiniment curieux sur cette apparition de la Comète de Halley, c’est une scène de la fameuse Tapisserie de Bayeux, de cette longue toile où est représentée toute l'épopée de la Conquête de l’Angleterre et qui en est très probablement contemporaine. Dans une de ces tableaux brodés, dans le trente-quatrième, après une scène consacrée au couronnement, par l'évêque Stigand, du roi d’Angleterre Harold, traître à la foi jurée à Guillaume, figurent un groupe de spectateurs, réunis dans la cour d’un palais et contemplant, tête nue, la comète apparue, qu’ils désignent de la main avec des gestes de stupeur et d'étonnement.

Au-dessus, on lit l’inscription  : ISTI MIRANT STELLA. «  Ils contemplent l'étoile  » , inscription qui, d’après les gravures publiées par Montfaucon dans ses Monuments de la monarchie française, était un peu effacée dans le dernier mot  : STELLA. On pourrait croire qu’il y a ici deux fautes et qu’on aurait dû écrire  : «  ISTI MIRANTUR STELLAM  » . Mais ce ne sont là que des abréviations, indiquées, du reste, par des points au-dessus des mots abrégés. L'étoile ou la comète figurée dans la bordure est représentée comme une sorte d’astre circulaire radié, qui se prolonge par un triangle enflammé terminé par des rayons flamboyants.

Actuellement, cette représentation est vraisemblablement la plus ancienne figure, non seulement de la comète de Halley, mais de toutes les comètes. Elle est vieille de 950 ans, si on estime que la tapisserie de Bayeux est contemporaine de la conquête. En Chine seulement, on pourrait peut-être trouver quelques figurations plus anciennes.

Est-elle très exacte  ? Représente-t-elle suffisamment l’aspect de la fameuse comète  ? Beaucoup mieux probablement que les fantastiques imaginations de l’Historia cometarum de Lubienictzki ou du Livre des prodiges de Lycosthenis de Théobald Wolffhart.

Pour en juger, il suffit de s’en rapporter aux très nombreux chroniqueurs qui ont décrit alors la Comète. Écoutons d’abord ce que disent nos vieux historiens normands. Voici Guillaume de Jumièges qui nous dit

« qu'elle apparut vers le nord-ouest, parte Circii, et qu'elle avait trois longs rayons qui s'étendaient au loin ».

Ces «  trois rayons  » , qu’on semble reconnaître dans la Tapisserie de Bayeux, sont aussi cités dans le Roman de Rou de Robert Wace.

El terme Ke ço estre dut
Une estoile grant apparut.
Et quatorze jours resplendit
En treis longs raiz deverz midi

Jean Zonaras, chroniqueur byzantin, ajoute que la comète était grande comme la pleine lune et que sa queue augmentait tous les jours pendant que sa tête diminuait. Quant à son éclat, tous sont d’accord pour le dépeindre comme extraordinaire. Mathieu de Westminster, constatant que son disque était énorme, «  sanglant et chevelu  » , dit qu’elle «  jette une lueur menaçante  » . Le moine Albéric, des Trois-Fontaines, parle de ces «  longs cheveux de flamme  » . Roger de Hoveden ajoute qu’elle brille d’une splendeur extraordinaire et un passage, cité par Freher, dit qu’elle lançait une superbe lueur, magnum jubar, emittens.

Mais voici une description plus exacte encore  ! C’est celle qui figure dans ce très curieux poème de Baudry, abbé de Bourgueil, un moine-poète, adressé à Adèle, fille de Guillaume-le-Conquérant, et dans lequel il décrit une tapisserie, semblable à celle de Bayeux et qui représentait la conquête de l’Angleterre. On sait que c’est notre grand érudit normand, Léopold Delisle, qui a retrouvé et publié ce poème où la Comète de 1066 est longuement décrite par un témoin oculaire, qui a vu l’astre rougeoyant pendant quinze jours et le compare, lui aussi, comme dimensions à la lune.

Ecce micat coelum, micat ecce rubeus cometes,
Crinibus effusis fulgurat in populos
At ne de stella nos vana putes cecinisse,
Vidimus hanc omnes plus quoque quam decies.
Stella fuit stellis aliis conspectior ipsa ;
Et nisi longa foret, altera luna fuit
Quippe videbatur vestigia verrere longa,
Et longe proprias spargere comas.

Reste à suivre maintenant cette nouvelle messagère du ciel dans sa course.

A quelle date parut-elle  ? En Orient, ce fut de bonne heure, et on sait, par les annales astronomiques chinoises, qui remontent à des dates très éloignées, que la Comète de 1066, d’après les manuscrits du P. Gaubil et d’après l’Histoire de la Chine du P. Moyriac de Maillac, fut vue dès le 2 avril, dans la constellation Che (alpha et béta de Pégase) .

En Occident, on remarqua la comète, disent les Annales Waverleienses et les chroniqueurs anglais Mathieu Paris et Mathieu de Westminster, au commencement de l’année. Mais alors, en Angleterre, l’année commençait à Pâques. C’est généralement l’indication que nous avons rencontrée dans les très nombreux chroniqueurs qui ont observé cette fameuse comète.

Quelques écrivains, non contemporains, disent bien que la première apparition de l’astre eut lieu le jour même de Pâques, qui était alors le 16 avril, mais la plupart fixent des dates postérieures. «  Pendant la semaine de Pâques  » , dit la Chronique d’Albéric, moine des Trois-Fontaines. «  Festa Paschali hebd*n fia  » . Dans l’octave de Pâques, dit Berthold de Constance. «  Pendant les fêtes de Pâques  » , dit Lambert de Schnafnabury, cité dans le  : De gestis Germanorum. Mêmes mentions dans la chronique allemande d’un moine d’Hervelden, et dans le Chronicon Hirsaugiense de Jean Trithème.

D’autres historiens contemporains citent la date d’apparition de la Comète de 1066, de façon la plus précise, mais bien diversement  ! Elle apparut le 18 avril, d’après la Chronica Saxonica écrite au XIe siècle  ; le 23, d’après Lambert Schnafnaburgensis  ; le 24, suivant Jean Brompton, Roger de Hoveden, Guillaume Godelle, le Chronica Sancti Petri Vivi Senoniensis, qui fixent expressément la date, en disant «  la veille de Saint-Marc  » , Rodolphe de Diceto et la Chronique de Florentius Vigorniensis. Enfin deux chroniqueurs français, Aimoin et le moine de la Chronique de Saint-Denys, donnent comme dates d’apparition, l’un le 25 et l’autre le 26 avril.

Somme toute, on a vu la Comète en Occident vers la fin d’avril, et elle était même fort belle. En Orient, on ne la vit qu’en mai, ainsi que l’indiquent différents chroniqueurs byzantins qui l’ont très bien vue  : Glycas, Jean Zonaras et Jean Curopalate dans son Bréviaire historique. Un écrivain latin, Arnulphe, dans son Gesta Mediolanensium (Actes des Milanais) met tout le monde d’accord en disant que la Comète apparut, «  au déclin du printemps  » , declinante jam vere, c’est-à-dire aux derniers jours d’avril et durant tout le mois.

Combien de temps se montra-t-elle aux yeux étonnés des populations européennes  ?

Ici encore discordance complète entre tous nos vieux auteurs. Suivant l'écrivain allemand de la Chronica Augustensis, elle n’apparut que «  quelques nuits  » . Pour Aimoin, moine de Floriac, elle se montre seulement cinq jours.

Pour les chroniqueurs anglais, tels Roger de Hoveden, Henri de Knigthon, Rodolphe Higden, moine de Chester, on la vit pendant sept jours. Les historiens français, allemands et anglais des Chronique de Saint-Denys, Chronica Sancti-Petri-Vivi, Annales Martini Crusio, Chronica Kemperlegiensts, Roman de Rou de R. Wace, Poème de Baudry de Bourgueil indiquent une durée de 9 à 15 jours.

Quinze jours, c’est aussi l’indication que fixent expressément nos chroniqueurs normands, Orderic Vital, qui dit «  fere XV diebus  » , et Guillaume de Jumièges, qui ajoute «  per spatium quindecim noctium  » .

Mais voici des apparitions beaucoup plus longues. D’après les Annales de l'Évêque de Bamberg, de Martin Hoffman, la Comète a brillé vingt jours. Trente jours dit Berthold de Constance, dans son appendice à la Chronique d’Herman. Quarante jours disent les Grecs. Soixante-sept ajoutent les Chinois et un auteur français, qui a signé un fragment de l’Historia Franciœ, pense que la Comète de Halley a été visible alors pendant trois mois. En Chine, on la vit constamment jusqu’au 7 juin et il en fut de même en Allemagne. Si on n’a point déterminé une aussi longue durée de visibilité en Angleterre, en France et en Italie, il ne faut en accuser que le mauvais temps ou l’inattention des observateurs.

Dans nos contrées, on aperçut tout d’abord la fameuse Comète, surtout le matin, disent la Chronique d’Albéric et celle de Romuald de Salerne, du côté de l’orient, la queue tournée vers le midi ou du côté de l’occident. C’est aussi cette direction que nous fournissent la Chronique britannique, et les Hypodigma Neustriae de Thomas Walsingham. Les astronomes chinois constatent aussi qu’elle était tournée du côté du midi.

« C'est très possible, dit Pingré dans son Histoire des Comètes qui nous a fourni de nombreux renseignements, si on suppose une déclinaison boréale de 30 à 40 degrés et c'est ce qu'il faut supposer puisqu'on voyait la comète au nord-ouest ».

Jean Zonaras, le compilateur byzantin, dans sa Chronique, annonce que la comète chevelue suivait le soleil couchant, solem occiduum sequens. Les rayons de sa queue étaient, ajoute-t-il, tournés vers l’orient, radiis versus orientent conversis, et un auteur chinois indique qu’elle était longue de 15 degrés.

Pendant les premiers jours de mai, elle paraissait, dit la Chronique brève de Saint-Denys, du soir au chant du coq, vespere usque ad gallicinum. Après s'être ainsi promenée dans le monde, comme dit un autre historien, la Comète de Halley cessa de paraître, disent les Annales chinoises, et disparut dans la constellation Tschang, située entre le cœur de l’Hydre et la Coupe.

Résumant toutes ces observations, Pingré — qui soit dit, entre parenthèses, fut le premier astronome rouennais du prieuré du Mont-aux-Malades où il fut prieur, avant d’entrer à l’Académie des sciences — s’exprime ainsi  :

« Le mouvement de la comète fut probablement rétrograde. Quant à quand on la découvrit en Europe, elle était assez voisine de la Terre. Elle avait passé par son nœud ascendant peu avant le 25 avril ; en conséquence, ce nœud était un peu plus avancé que la Terre ne l'était dans son orbite, vu qu'il n'était pas éloigné du 20e degré du Scorpion. En constatant que la tête de cette comète diminuait à mesure que sa queue augmentait, je crois pouvoir en conclure qu'elle s'écartait de la Terre en s'approchant du Soleil et qu'elle n'a passé par son périhélie que vers la fin de son apparition, vers la fin de mai, avec une latitude géocentrique de 12 à 15 degrés au moins.»
« Le lieu de ce périhélie était vers le commencement du Lion ; l'inclinaison de cette comète sur l'écliptique était de 70 à 80 degrés et sa distance au périhélie était égale au tiers de la distance moyenne de la Terre au Soleil ou même un peu plus forte.»

Est-il besoin d’ajouter que l’effet de la Comète de Halley sur les populations fut partout terrifiant et considéré partout comme le présage de la conquête de l’Angleterre par les Normands  ? Augustin Thierry a dit que lorsqu’elle parut, elle produisit sur les esprits une impression extraordinaire d'étonnement et d’effroi. Le peuple s’attroupait dans les rues et dans les champs pour regarder l’astre qu’on considérait comme la confirmation des pressentiments de la guerre et de la défaite.

En ces derniers temps, le journal l’Opinion a dit qu’on venait de retrouver à Viterbe un manuscrit décrivant l’effroi causé par la Comète de Halley, mais ce n’est pas un manuscrit, c’est cent auteurs qu’il nous serait facile de citer qui ont fait cette constatation. Écoutez, par exemple, le Moine de Malmesbury, cité dans le Polychronicon de Radolphe Higden.

« Te voilà donc revenue, o comète, toi qui feras pleurer les mères ! Il y a bien des années que je t'ai vue briller, mais tu me sembles plus terrible aujourd'hui que tu m'annonces la ruine de mon pays ».

«  Comète terrible  » , cometa terribilis, c’est le nom que donneront à l’astre la Chronique de Saint-Florent de Saumur, la Chronique d’Anjou, qui ajoutera  : «  Toi qui portes toutes les calamités pour les âges qui viendront  » . Mathieu de Westminster dira qu’elle annonce «  subversionem regni et sanguinis effusionem  » . Guillaume Godel s'écriera qu’elle prédit «  l’abondance du sang chrétien qui sera répandu et absorbé par la terre anglaise  » .

Chez nos chroniqueurs normands, mêmes prédictions  : Guillaume de Jumièges dit que la Comète est le signe d’un changement de règne, ainsi que plusieurs l’annoncent, et Orderic Vital raconte «  que les astronomes perspicaces, qui ont pénétré les secrets de la physique, savent présager les changements de règne  » . Voici maintenant Baudry de Bourgueil, dont nous avons parlé, qui décrit l’effroi des mères et des enfants à l’aspect de l’astre errant  :

Antiquata patrum miratur et obstupet aetas,
Quodque vident dicunt grandia signa fore.
Pectoribus matres admoto pignore dulci
Lectus et os feriunt et nova signa timent.
A patribus responsa petit sibi junior aetas
Atque rogando senis pendet ab ore puer.

Voici maintenant, le Micrologus de Magloire, les chroniques de Romuald de Salerne, d’Otton de Frisingue, de l'église de Saint-Denys, de Saint-Pierre Viviers, la Chronica Kemperlegiensis, la Chronique britannique, un extrait historique publié par Fréher, l’Histoire d’Henri d’Huntington, les chroniques anglo-saxonnes manuscrites, de Tiberius (B. I et B. II) qui, toutes sont d’accord pour raconter que la Comète a coïncidé avec le débarquement de Guillaume et l’asservissement de l’Angleterre. Seule, la chronique d’Albéric dit qu’elle annonça l’envoi du moine Helsin en Danemark et la création de la fête de la Conception de la Vierge ou «  Fête aux Normands  » . Enfin, un chroniqueur anglais, Ingulphe, moine du monastère de Croyland, a consacré à la Comète quelques distiques curieux. Celui-ci tout d’abord, qui en fixe la date  :

Anno millesimo sexageno quoque seno
An glorum meto flammas sensere cometoe

Puis cet autre, cité dans l’Histoire d’Henri d’Huntington, qui fait allusion à la calvitie de César et s’adresse à Guillaume-le-Conquérant  :

Caesariem, Caesar, tibi si natura negavit,
Hanc, Willelme, tibi stella comata dedit.
« Cette chevelure que la nature t'avait refusée o César, la Comète te la donne à toi, Guillaume ! » Compliment un peu tiré… par les cheveux.

Détail amusant pour terminer, rapporté par Sharon Turner dans son Histoire des Anglo-Saxons. Quand Napoléon, après la paix d’Amiens, projeta la grande descente en Angleterre, pour préparer les esprits à cette expédition, il fit exposer à Paris la vieille «  tapisserie de Bayeux  » , la toile de la Conquête. Il l’examina longtemps, en contemplant surtout la représentation de la Comète et en faisant remarquer qu'à ce moment même, une autre comète brillait au-dessus de Paris. C'était la comète de 1805.

Qui sait si le retour de la Comète de Halley, de l’astre normand, n’est point venu nous annoncer les événements d’Angleterre et la mort du roi Édouard VII, comme elle annonça jadis la mort d’Harold  ?

La cathédrale souterraine

Les grands travaux de restauration entrepris à la cathédrale de Rouen ont fait disparaître sur le Grand Portail les grands contre-forts demeurés sans sculpture, à peine épannelés et qui avaient été édifiés à cet endroit, de 1827 à 1835, lors de la construction de la flèche en fer par l’architecte Alavoine.

Quelle avait été l’idée du constructeur, en épaulant ainsi des deux côtés les portails latéraux, à l’aide de ces pyramides, qui devaient reproduire les deux contre-forts du XVIe siècle flanquant le grand portail  ? Pourquoi avoir superposé aux portails du XIIe siècle ces contre-forts inspirés des commencements de la Renaissance  ? Était-ce par souci de la symétrie  ? À vrai dire, il est à penser que ces additions à la façade de la cathédrale avaient surtout pour but de consolider l’ensemble de l'édifice, au moment où Alavoine allait surcharger la tour centrale de la flèche en fer, qui devait être — pour quelque temps — le plus haut monument du monde.

On ne peut aujourd’hui se figurer les préoccupations de stabilité et de solidité qui hantèrent alors l’esprit du constructeur de la flèche, au moment d’entreprendre ses premiers travaux, vers 1831. L'œuvre était alors nouvelle, audacieuse, et par suite fort discutée. Il n’y a qu'à lire, pour s’en rendre compte, une longue étude de Janniard dans la Revue d’architecture, où la stabilité et la possibilité de construction de la flèche en fer étaient vivement attaquées.

À cet ordre de préoccupations se rattache aussi l’enquête très minutieuse à laquelle se livrèrent alors Alavoine et son ami Hyacinthe Langlois sur la solidité du sous-sol de la cathédrale, sur la constitution des terrains et sur les fondations de l’immense édifice. Au moment de lancer dans les airs sa fameuse flèche métallique, Alavoine se demanda, en effet, ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans la tradition ou la légende qui n’est pas encore complètement disparue, d’après laquelle il existerait sous la cathédrale d’immenses souterrains, tout un mystérieux édifice de pilotis enchevêtrés, soutenant les substructions au-dessus d’un véritable lac sur lequel on pouvait naviguer en nacelle  !

Ô lac, t'en souviens-tu ? Nous voguions en silence…

Ces légendes, si fabuleuses soient-elles, étaient encore très répandues en 1831, époque des premiers travaux de la flèche, et bon nombre de gens fort sérieux crurent alors devoir prévenir Alavoine du danger que ces mystérieux souterrains pouvaient faire redouter pour la construction de son gigantesque clocher. À cette date, on croyait encore à l’existence d’un port qui aurait existé sur la place de la Calende, le Port Morand, battu par les eaux de la Seine, remontant jusque-là. Farin, dans son Histoire de Rouen, avait conté la chose, avait même noté les anneaux auxquels venaient s’amarrer les navires. En réalité, le Port Morand, comme l’a fort bien prouvé M. Ch. De Beaurepaire, n’existait que… par suite d’une erreur de lecture dans une charte de 1257 où on avait lu portum pour postem, «  poteau, avant-sollier  » .

Et Farin n’avait fait que copier Taillepied dans ses Antiquités de la ville de Rouen  ! La Seine remontait si peu jusqu'à la rue Grand-Pont ou la place de la Calende, que récemment, de nos jours, on a retrouvé sur l’emplacement du grand immeuble qui fait l’angle de la rue de la Madeleine et de la rue Grand-Pont, toutes les substructions d’une villa romaine. Bien plus, beaucoup plus bas, dans la rue Saint-Étienne-des-Tonneliers, on a mis à jour également en 1822 un hypocauste gallo-romain, signalé par l’abbé Cochet et qui n’est pas sans détruire la thèse du lit de la Seine remontant jusqu'à la cathédrale.

Quoi qu’il en soit, la légende du lac souterrain de la cathédrale intriguait si bien les esprits, en 1831, qu’une enquête dirigée par Hyacinthe Langlois et Alavoine eut lieu à cette époque. Hyacinthe Langlois, pour la mener à bien, recourut tout d’abord à la publicité fort étendue du Journal de Rouen et, le 3 février 1831, il y faisait insérer la note suivante  :

Cathédrale de Rouen. — « Il est peu de grands édifices construits dans le cours du Moyen Âge, sous le sol desquels ne se trouvent, abstraction faite de véritables cryptes, des souterrains souvent plus vastes que ne le comportent de simples caves sépulcrales. D'après une tradition fort répandue, la cathédrale de Rouen doit être comprise dans cette catégorie. Cette même tradition rapporte qu'un demi-siècle s'est à peine écoulé depuis l'époque où l'on a cessé d'accéder dans les parties inférieures de cette vaste basilique, où disait-on encore, on voguait avec l'aide d'une nacelle sur un sol inondé de trois ou quatre pieds d'eau.

Si ce récit, qu’on a souvent envisagé sous un point de vue douteux, était cependant fondé sur l’exacte vérité, il deviendrait hautement important pour la conservation de l'édifice de s’assurer de l'état actuel des lieux depuis longtemps abandonnés. C’est pourquoi l’on invite notamment les personnes que leur âge ou leurs souvenirs pourraient mettre à même d’ajouter de nouveaux renseignements à ceux que l’on a déjà recueillis à cet égard, de bien vouloir les communiquer à M. E. Hyacinthe Langlois, directeur de l’Académie de peinture de la ville de Rouen.  »

Langlois avait été mis en éveil pour la rédaction de cette note par une communication d’un M. Delanoy, peintre en miniature, qui lui avait indiqué qu’en 1778, il était descendu dans les souterrains de la cathédrale par une petite porte, près du portail de la Calende, donnant entrée à une petite cour comprise entre deux des contre-forts de la cathédrale, et où se trouvaient les escaliers servant à la descente. D’autre part, un M. Loinel, demeurant rue du Bac, fixait l’entrée de ces souterrains, dans lesquels il était descendu en 1784, dans la cour d’Alban, dans la première ou deuxième travée après la petite porte du couchant. D’après ces deux témoins, qui n’avaient pas entièrement parcouru les mystérieux souterrains, ceux-ci étaient fort vastes.

À la note de Langlois, à l’appel publié par le Journal de Rouen, de nombreux témoins devaient répondre, et leurs dires furent consignés dans un très curieux manuscrit possédé par un collectionneur de notre ville, M. Binet, et que M. L’abbé Sauvage a pu consulter pour son étude sur les souterrains de la cathédrale. Tout d’abord, ce fut M. Delanoy, le peintre en miniature déjà cité, qui fournit un croquis de ce qu’il avait vu sous la cathédrale — croquis auquel Alavoine semble n’ajouter foi que de façon fort médiocre. Suivant le vieil artiste, on apercevait sous la cathédrale «  de gros pieux équarris émergeant d’une

" nappe d'eau sur laquelle flotte une nacelle. À dix pieds de haut, ces poteaux sont reliés entre eux par des traverses de 2 pieds d'épaisseur. Ils élèvent à 22 pieds des sommiers de 3 pieds 6 pouces, reliés avec des traverses par des chevrons arc-boutés. Sur le tout, s'étend quelque chose comme un plancher formé de madriers énormes ».

Pour M. Delanoy, l’entrée était dans la petite cour de la rue des Bonnetiers.

Vinrent d’autres témoignages  : l’abbé Vauquelin, chanoine de la cathédrale, frère de l’architecte, qui plaçait l’entrée des souterrains au même endroit, communiquant avec le caveau sépulcral des chanoines qui se trouvait en ce lieu  ; le sieur Buquet, tailleur de pierres, qui croyait également que l’entrée était dans la sacristie des chanoines, au même endroit, et qui avait su qu’on avait opéré dans ces souterrains des travaux de consolidation  ; M. Thorel, ancien sacristain, qui dit qu’il est descendu par la chapelle du Saint-Esprit, voisine de l’ancien caveau sépulcral des chanoines, jusqu’au bas de l’escalier, et que là, il a vu une nacelle et une masse d’eau qui pouvait avoir 3 ou 4 pieds de profondeur et une très grande quantité de pieux  ; le sieur Lucas, menuisier, et Verger, qui ont fait la même constatation, mais qui ne savent pas par où ils sont entrés  ; M. Prévost qui, lui aussi, serait descendu par un escalier de 22 marches, dans la chapelle du Saint-Esprit, et aurait aperçu «  une petite barquette  » et une forêt de pieux qui supportaient des voûtes pouvant avoir six pieds de hauteur, à partir de la surface de l’eau.

Mais voilà certainement le témoin le plus curieux et le plus affirmatif, c’est un sieur Alexandre, charretier à l’Hospice-Général. Suivant ce qu’il raconte, en compagnie de deux personnes et du sonneur, il serait descendu un beau jour dans les souterrains, par une tout autre entrée que celle indiquée par les autres témoins. Chandelle en main, ils auraient pénétré du côté de la Tour de Beurre, en dedans de la première chapelle de Saint-Étienne, à gauche en entrant vers la place, par une trappe placée à droite, et où on ne pouvait descendre que seul à seul.

Mais laissons la parole à ce premier explorateur des souterrains de la vieille basilique rouennaise.

« Quand nous fûmes au bas de l'escalier qui pouvait avoir 16 marches, nous vîmes une barquette qui pouvait avoir 6 pieds de long et nous nous mîmes tous les quatre dedans. C'était tout ce que pouvait contenir la barquette, mais il fallait s'asseoir, vu que la nacelle était facile à chavirer.
« Le sonneur la menait au moyen d'une perche. Et nous avons vu alors une forêt de pieux qui supportaient des énormes piliers qui pouvaient avoir, chaque, 14 pieds environ de long, supportant des grandes voûtes, et l'eau qui affleurait la maçonnerie avait avoir 4 ou 5 pieds de profondeur.
« La distance entre les piliers était de 7 à 8 pieds et on circulait tout au pourtour. De dedans la barquette jusqu'aux voûtes, il y avait 6 pieds de hauteur, puisqu'étant debout nous touchions presque aux voûtes. Nous avons été jusqu'à une certaine distance, vu que celui qui était devant eut sa chandelle éteinte, et dans la crainte que les autres eussent le même sort, nous nous retirâmes de suite. »

Et le sieur Alexandre ajoutait que l’archevêque de La Rochefoucauld faisait faire la visite de ces voûtes tous les ans par deux architectes et un entrepreneur.

Tels furent les renseignements recueillis en 1831 et qui, tout en paraissant concluants à l’architecte Alavoine, ne l’empêchèrent pas de procéder à la construction de la flèche. Somme toute, neuf témoins avaient déposé, dont sept affirmaient avoir vu l’entrée des souterrains, dont six avaient vu la fameuse nacelle — ce canot-automobile — où l’un d’eux était même monté pour une petite promenade… en bateau.

Quant aux entrées, d’après les témoignages, on n’avait que l’embarras du choix  : une était située près du portail de la Calende et de la chapelle du Saint-Esprit, ou dans une petite cour voisine. Une autre — pour nous c’est la même — communiquait avec le caveau funéraire appelé le cimetière des chanoines auquel on accédait par la sacristie. Une troisième, où l’on descendait par une trappe toujours mystérieuse, s’ouvrait sous la Tour de Beurre. Enfin la quatrième était située dans la cour d’Alban et s’ouvrait par un plan incliné.

Pour contrôler tous ces renseignements, que nous venons de résumer, d’après l’enquête de 1831, l’abbé Sauvage, qui était alors intendant de la cathédrale, et dont les connaissances historiques et archéologiques étaient hautement estimées, se livra, en 1889, à un nouvel examen sur place et entreprit même certains travaux et différentes fouilles qui méritent d'être connues du public.

En ce qui concerne l’entrée sous la Tour de Beurre, par une trappe signalée par Alexandre, le navigateur souterrain, il constata qu’il était impossible, d’après les hauteurs signalées par le témoin, qu’un escalier eût existé en cet endroit. Il nota seulement qu’il existait sous la Tour de Beurre un canal, aqueduc ou égout, construit en pierres de taille, qui, de la place de la cathédrale, se dirige vers la rue du Change, suivant une ligne diagonale. Vers le milieu de la tour, une sorte de cheminée s’ouvre dans la voûte de ce canal, et l’orifice en est aujourd’hui recouvert par un dallage reposant sur des barreaux de fer, maçonnerie qui dut être fermée par une trappe — la fameuse trappe du sieur Alexandre. L’abbé Sauvage a fait rouvrir cet aqueduc, qui passe dans la cour des Maçons, le long de la rue des Bonnetiers, en a relevé les hauteurs, et il constata qu’il se trouvait à 2 m. 90 environ de profondeur.

D’autre part, le témoin Alexandre a dit avoir descendu 16 marches. Seize marches de 18 centimètres — et c’est un peu haut pour les degrés du Moyen Âge — ça fait 2 m. 88. Donc la prétendue nappe d’eau aurait atteint le niveau de l’aqueduc, et on n’en trouve trace nulle part. Comment aussi loger dans cette hauteur de 2 m. 80 toute cette forêt de madriers, de pilotis et de sommiers, supportant la masse de la tour  ?

Aussi bien, quand Guillaume Pontifz, en 1485 environ, s’occupa de jeter les fondations de la Tour de Beurre, les chanoines — probablement imbus de la légende de la nappe d’eau — voulurent contraindre le maître des œuvres de la cathédrale à placer des pilotis. Guillaume Pontifz s’y refusa très carrément et de vives discussions s’engagèrent. Guillaume Pontifz qui avait examiné les fondations de la tour Saint-Romain, lors de la construction du pavillon qui la termine, avait jugé qu’il pouvait construire sur un lit de béton la nouvelle Tour de Beurre, qui se trouvait sur la même ligne. Tenaces, les chanoines n’en firent pas moins sonder le terrain et ne reprirent les travaux qu’après cet examen. Un moment, du reste, les faits semblèrent leur donner raison. Les eaux envahirent les travaux, et la Tour de Beurre, à peine commencée, s’inclina un peu vers le sud, mais Pontifz ne s’effraya point pour cela, et, au moyen de deux nouvelles assises, reprit l’aplomb de la construction. Il se pourrait bien cependant que les lézardes dans le portail Saint-Étienne datassent de cette époque.

En dehors de l’entrée sous la Tour de Beurre, on a vu que le sieur Loinel avait signalé une entrée sur la cour d’Alban. Depuis qu’on a abaissé le sol de cette cour, sol qui, à l'époque d’Alavoine, avait été remblayé, on n’a découvert aucune entrée, tout au plus un puits situé au centre de la cour et deux tronçons d’aqueduc, dont l’un passe sous la porte de la cour d’Alban.

Restaient les autres témoignages des sieurs Lucas, Verger, Prévost, Delanoy et Vauquelin, qui signalaient comme entrée des souterrains de la cathédrale, soit la chapelle du Saint-Esprit (aujourd’hui chapelle Sainte-Cécile) ou encore chapelle des Fonts, soit la sacristie qui en était voisine et dans laquelle on arrivait au cimetière des chanoines par deux escaliers tournants, le tout situé auprès du portail de la Calende, près de la petite courette donnant sur la rue des Bonnetiers.

Cette sacristie ou vestiaire des chanoines, petit bâtiment aux allures massives, c'était autrefois la Cirerie et au-dessus la chambre du semainier, quand le chanoine qui présidait alors aux offices capitulaires ne devait pas quitter l’enceinte de la cathédrale. Une petite porte à arcature ogivale, comprise entre deux contre-forts de l'église près de la Calende, y conduisait à une cave appelée le cimetière des chanoines. En effet, de 1778 à 1789, les édits royaux ayant interdit les inhumations des chanoines dans la cathédrale, ceux-ci firent déposer dans cette cave de la terre, puis firent établir à l’intérieur de l'église, près de la chapelle du Saint-Esprit, une ouverture fermée d’une dalle, qui, lorsqu’on la découvrait, laissait apercevoir une galerie en plan incliné, par laquelle on roulait les cercueils. N'était-ce point là l’entrée des souterrains  ?

Pour s’en assurer, en 1889, M. L’abbé Sauvage commença des fouilles au pied de l’escalier tournant donnant accès au cimetière des chanoines. Les ouvriers mirent d’abord à jour un petit caveau carré de 2 m. 60 de côté, et en déblayant l’aire découvrirent un trou, ou clef, donnant accès dans une sorte de puits ou de citerne de forme circulaire. Vers l’est, on découvrit, dans ce caveau, un étroit couloir, qui, creusé dans la muraille, remontait par un escalier voûté assez rapide jusqu’au cimetière des chanoines. Dans cette citerne se trouvait de l’eau, mais elle ne remontait jamais quand elle était enlevée, ce qui prouvait qu’elle n'était nullement en communication avec une nappe souterraine. Dans cette fouille, les sondages avaient été effectués jusqu'à 10 mètres au-dessous de la cathédrale, sans qu’on ait rencontré aucun lac mystérieux, et par suite aucune forêt de pilotis et aucune barque  ! De tous ces travaux de contrôle, il semble donc bien résulter aujourd’hui, jusqu'à de nouvelles découvertes bien improbables, que toutes les données recueillies par Alavoine et Hyacinthe Langlois étaient fausses.

Du reste, des fouilles faites pour différents travaux sur divers points ont montré l’inexistence du lac souterrain. Près de la rue des Bonnetiers, on descend dans le sous-sol et rien qu’un bloc de maçonnerie. Dans la chapelle du cardinal de Bonnechose, on descend à 4 m. 50 et on ne rencontre que des remblais du XIIe siècle. Dans la nef, près de la sacristie, pour les travaux du calorifère, on descend à 6 m. 30 en contrebas du dallage, rien, pas même le moindre suintement d’eau, rien qu’un massif de maçonnerie où le pic s'émousse et qui porte les quatre énormes piliers de la lanterne. Il est à remarquer toutefois, dit l’abbé Sauvage, qu’au pied même de la lanterne, entre les gros piliers qui la portent et le premier pilier de la nef du nord-est, il existe un puits circulaire semblable à celui signalé plus haut, qui a 8 mètres de profondeur et qui contient une eau très limpide. Vers la rue Saint-Romain, dans l’ancienne Officialité, on creusa également un puits absorbant à 10 mètres de profondeur, et pas la moindre trace de lac souterrain ou de ruisseau  ! Quand, en 1829, pour construire les deux contre-forts qu’on démolit aujourd’hui, on descendit jusqu'à sept mètres de profondeur, sur la place de la cathédrale, on ne rencontra qu’une couche de sable et d’argile et les vestiges d’un mur romain qui passe sous le grand portail et se dirige vers la tour de Beurre.

Légende donc, semble-t-il, les souterrains aquatiques de la cathédrale, la barque et les régates sous terre. Et cependant, l’idée est tellement enracinée que l’an dernier, croyons-nous, tout le quartier avoisinant la cathédrale ayant été incommodé par une invasion de moustiques, on se demanda si ces ennuyeux insectes ne provenaient pas du lac ou des canaux de la cathédrale. On ne tarda point cependant à trouver le lieu d’origine de cette déplaisante invasion  !

Tout compte fait, les craintes d’Alavoine sur la solidité de l'édifice étaient superflues, et on a pu abattre les pyramides qu’il avait fait édifier. {separateur chapitre

L'enigme du beffroi de Rouen

Plus on étudie nos anciens monuments rouennais, plus on est frappé de certains détails de construction qui ont parfois échappé à ceux qui en ont retracé l’histoire. Il en est ainsi notamment pour l’un des monuments les plus connus de notre ville, qui la symbolise pour ainsi dire, la tour du Beffroi communal du Gros-Horloge.

Une des particularités les plus ignorées de ce vieux Beffroi rouennais consiste dans ce qu’on ne trouve aucune entrée particulière, aucune porte permettant d’accéder au rez-de-chaussée de la tour. .. Si toutefois il existe un rez-de-chaussée praticable. Sur aucune de ses faces, même celle de l’Ouest, masquée aujourd’hui par des maisons, il n’existe trace de baie ou de porte d’entrée donnant sur une salle intérieure. La base de la tour est complètement nue et n’est percée d’aucune ouverture.

Un petit fait prouve bien, du reste, que seule la petite porte qui donne accès à l’escalier en vis montant aux différents étages et qui se trouve dans la courette intérieure, a toujours été considérée comme la véritable entrée du beffroi. C’est que les Échevins firent placer à cet endroit la plaque commémorative en cuivre, scellée dans le mur, qui rappelle la date du commencement et de la fin de la construction du Beffroi. Pendant des siècles, cette inscription, souvent reproduite, demeura à cette place, indiquant que là se trouvait l’entrée réelle du bâtiment communal.

S’il n’existe pas de porte d’accès au rez-de-chaussée du Beffroi, faut-il en conclure qu’il n’existait point là une salle primitive, dont l’entrée aurait été condamnée et bouchée pour un motif qui ne nous apparaît point actuellement  ? Dans la plupart des beffrois municipaux, construits surtout à l’origine des Communes, en dehors des étages supérieurs réservés aux cloches communales, aux bancloques, aux guetteurs et aux horloges, il existait différentes salles qui, suivant Viollet-le-Duc, servaient ordinairement de prisons, de salles de réunion pour les échevins, de dépôts d’archives et de lettres de franchise, de magasins d’armes.

Pour la Commune, le beffroi joue le rôle tenu par le donjon dans l’habitation féodale. Au beffroi d’Evreux, il existe une salle au rez-de-chaussée  ; de même au beffroi de Béthune, au beffroi d’Arras. Il en est des beffrois isolés, comme des donjons féodaux qui, pour la plupart, possèdent une salle inférieure, soit voûtée, soit supportant un plancher comme au donjon de Chambois, au donjon d'Étampes, voûté grossièrement, au donjon de Provins, aux tours de Coucy, à certaines tours d’Avignon, et pour prendre un exemple à Rouen même, au donjon du Vieux-Château ou à la tour Saint-Romain de la Cathédrale. Généralement même, cette salle inférieure communique avec les étages supérieurs par un œil ménagé au centre à la croisée des arcs ogives et permettant à l’aide de treuil ou «  roue  » , comme celle qui existe encore à la Cathédrale, de monter intérieurement tous les objets qu’on voulait transporter au haut de la tour. C’est une disposition analogue à ce que l’on appelle, le «  trou des cloches  » dans les clochers d'église.

Or, cette salle inférieure qu’on rencontre dans presque toutes les tours et beffrois, ne semble point avoir jamais existé au Beffroi de Rouen. La meilleure preuve en est que cette salle du rez-de-chaussée, pour être appropriée à un service quelconque, eût dû être éclairée par des fenêtres ou des jours, et il n’en existe point. On objectera que cette salle aurait pu former une salle basse — prison ou cave — peu éclairée comme la salle inférieure de la tour Saint-Romain ou certaines salles des fours du château de Dieppe, si magistralement décrites par M. Le docteur Coutan.

Il est un fait qui prouve qu’il n’en est point ainsi. Récemment, en effet, on a été amené à pratiquer quelques sondages ou fouilles dans le dallage du premier étage actuel de la tour du Beffroi, étage qui se trouve à environ six mètres de hauteur du sol extérieur. Ce sondage, pratiqué sur une assez grande surface, au centre à peu près du Beffroi, est descendu jusqu'à plus de trois mètres sans rencontrer les reins ou les arcs d’aucune voûte. Sous le dallage, on n’a mis à jour que des morceaux de pierre, des gravats, peu ou point reliés par un mortier et quelques tuileaux. Il semble que tout cet étage inférieur complètement fermé aujourd’hui, et qui forme un quadrilatère assez étendu, ait été entièrement rempli par cette masse de matériaux.

Quelle a pu être la cause de cette particularité bizarre  ? Se trouverait-on là en présence de l’ancien mur de la première enceinte qui passait à cet endroit pour se prolonger jusqu’au couvent des Cordeliers, et venir aboutir à la Seine  ?

Le bas de la tour du Beffroi a-t-il été ainsi chargé d’un poids considérable, pour contrebuter l’action de la poussée de l’ancienne Porte Massacre  ? Ce n’est pas à croire  ; les murs de la tour, fortement étayés par les doubles contre-forts d’angle, auraient suffi à cet office.

Il semble que pour chercher — sinon trouver — le mot de cette énigme de la construction du beffroi, il faille en revenir à l’histoire même du monument et surtout à ses origines. On sait qu’avant la révolte de la Harelle, il existait déjà à Rouen, à cet endroit même, un beffroi contigu à la porte de la première enceinte qu’on appelait alors la Porte de Cauchoise. Ces beffrois contigus aux portes n'étaient pas rares. Le beffroi d’Evreux, construit sur la tour Bende était attenant à la porte de Rouen  ; celui de Caen, attenant à l’Hôtel-de-Ville, était proche de la porte Saint-Pierre  ; de même celui de Bordeaux qui existe encore, ceux de La Rochelle, de Vendôme, d’Aussyle- Château, de Linchoy, de Besse, de Saint-Antonin de Troyes et d’Avallon.

Ce premier beffroi de Rouen fut démoli en 1382, par Charles VI, qui confisqua également les cloches, en punition de la révolte des Rouennais. C'était du reste là la peine ordinaire infligée aux Communes et aux villes rebelles par le pouvoir royal, qui, en abattant le beffroi, ruinait le symbole et l’attribut de la puissance communale. Ainsi en avait ordonné, en 1226, Henri, roi des Romains, en démolissant le beffroi de Cambrai, en ôtant la grande cloche et en supprimant le titre de la Commune. De même, Philippe VI, à Laon, en 1331, confisquant les deux cloches et interdisant qu’aucune tour servit de beffroi. Ainsi fit à Rouen Charles VI, entré furieux par la brèche de la porte Martainville et passant par la rue Courvoiserie. Il donna ordre de confisquer les cloches qui avaient sonné la révolte, dit le moine de Saint-Denys, de démolir le beffroi et de supprimer toute l’organisation municipale. Suivant le terme alors consacré, le roi «  mit la ville sous sa main  » , comme avait fait déjà, en 1345, Philippe de Valois. À Pont-de-l’Arche, du reste, Charles VI, à la même époque, avait également confisqué les cloches.

Le beffroi fut-il alors complètement démoli, rasé jusqu’au sol, de façon à ce qu’il n’en restât point pierre sur pierre  ? Les faits semblent prouver le contraire. Tout d’abord le pardon de Charles VI — qui n'était alors qu’un gamin couronné, treize ans à peine, aux mains de ses oncles, — suivit de très près ses rigoureuses décisions à l'égard de la ville de Rouen. La Harelle avait éclaté le 25 février 1382 ; Charles VI était entré quelque temps après, et dans la «  benoîte semaine pénible  » , le 5 avril, veille de Pâques, sur les prières du clergé, il accordait déjà le pardon à tous les habitants, tout en maintenant la suppression de la Commune et les terribles amendes infligées à la ville.

En admettant que pour exécuter les ordres du petit roi, on ait commencé à démolir dès les premiers jours de mars, ce beffroi en pierre et à descendre les cloches, il est bien certain qu’en un mois, quelque hâte qu’on y ait apporté, les travaux de démolition ne furent pas poussés à fond. Les cloches démontées et déposées, une partie du beffroi démolie, cela dut suffire pour assurer la vengeance des officiers du roi, qui en voulaient surtout à l’argent et aux richesses des Rouennais.

Pour nous, l’ancien beffroi ne dut pas être complètement détruit. Aussi bien, on en trouve une autre preuve, quand il s’agit, sept ans après, de reconstruire le Beffroi sous l’habile prétexte «  de placer l'auloge  » , le Gros-Horloge, construit par Jehan de Felains.

Quand lecture eut été donnée des lettres de Charles VI confirmant cette permission de relever la tour «  et de faire asseoir l’horloge où estoit le beffroi  » , dans la séance du 5 août 1389, les conseillers décidèrent

« que la tour que l'on faisait pour asseoir l'auloge seroit faicte à deux voûtes et à quatre piliers vu que elle en seroit plus profitable bien qu'il en coûterait plus d'argent ».

On convenait aussi

« que le beffroi de ladicte ville tant de maçonnerie que de charpenterie, serait faict à tâche et à rabais ».

Mais voici ce qui indique que l’ancien beffroi n’avait pas été entièrement ruiné. En effet, le 1er septembre 1389, il était encore délibéré

« que le beffroi de la ville où l'on doit asseoir l'auloge, serait faict de pierre, en cas que le fondement serait trouvé bon ».

Il s’agit des fondations, et vraisemblablement de la partie inférieure du Beffroi, et pour les examiner sans plus tarder, le lendemain des experts sont nommés, Jehan Levennier, maîtres Pierre de Caren, Jehan Asselin, Symonet Julien, Jehan de Sotteville, qui rapportent

« que le fondement du dit beffroi que l'on commenchoit à édifier est bon et loyal, et que l'on peut édifier bien et seurement sur y celui fondement, à monter et hauchier de machonnerie jusqu'au haut de... toises ».

Comme on le voit, on se servit des fondations et très probablement de la partie inférieure de l’ancien Beffroi, pour construire ou continuer le nouveau Beffroi communal. M. F. Bouquet, dans Rouen aux principales époques de son histoire, laisse à penser que jusqu'à une certaine hauteur, on utilisa l’ancienne tour, qui fut comme englobée dans les parements de la nouvelle.

« Nous pensons », écrit le regretté historien, « que les premières assises de l'ancien Beffroi, à l'intérieur, jusqu'à hauteur de l'arcade actuelle, ont été conservées dans le nouveau Beffroi, tant l'aspect des pierres est différent de celles qui forment le périmètre extérieur de la Tour ».

Un autre fait, qui a été signalé dans les notes manuscrites de Charles Richard, le laisserait croire. C’est que, malgré la hâte qu’avaient les échevins de voir leur beffroi communal réédifié, le premier achat de pierres neuves n’aura lieu que huit mois après la consultation des experts, quand Jehan de Bayeux ira à Saint-Leu-d’Esserent (dans l’Oise) , le 20 mai 1390.

N’est-il pas à penser que pour les travaux de la base, on se servit des matériaux de l’ancien beffroi, soit qu’ils fussent encore debout, soit qu’ils aient été démolis, en attendant l’arrivée par navire des 600 tonneaux de pierres de Saint-Leu, achetés seulement le 11 août 1390, par la ville, au carrieur de Saint-Leu, Robert Lespert, moyennant 1 franc les trois tonneaux  ?

N’est-ce pas seulement à cette date tardive, quand le travail de construction va réellement commencer, qu’on voit prendre certaines mesures, comme la démolition d’une maison voisine, la maison du boucher Guillaume Hoifroy, appartenant aux religieux du Mont-aux-Malades, qu’on abat «  pour lever les pierres du beffroi  » ?

N’est-ce pas à la même date, au mois de juillet 1390, qu’apparaît aussi ce curieux règlement des maçons, qui, pour éviter les pertes de temps, déclare que

« les machons n'auraient par jour que deux heures, c'est assavoir : demie heure à desjeuner, une à disner et demie heure à ressie (goûter) », sous peine de prison ?

Il est vrai que les maçons qui ont été embauchés par l’entrepreneur Richard Leconte reçoivent, en 1394, «  10 sous en courtoisie, après que la ville eut été voir leur ouvrage au manoir de la Ville  » . C’est là, semble-t-il, dans la cour ou le jardin de l’Hôtel-de-Ville que travaillaient, sinon les appareilleurs, tout au moins les gâcheurs de mortier. On en trouve la mention dans un compte inédit de 1410, où l’on voit que l’on «  répara la soleure des galeries de l’Hôtel-de-Ville, laquelle était très ruineuse, tant de pierres et eaux, comme du mortier que l’on a fait pieca en iceluy endroit pour la machonnerie du beffroy, pour le temps qu’il fut fait  » .

De tout cet ensemble de faits et d’observations, il semble donc bien résulter que la partie inférieure de l’ancien beffroi a été utilisée, dans la construction du nouveau. Il y a eu un raccordement, une reprise du travail, comme celle que MM. Loisel et Maurice Allainne ont signalé pour la tour Saint-Romain. Peut-être même peut-on émettre l’hypothèse que ce blocage intérieur de l'étage inférieur du beffroi actuel, provient des démolitions du beffroi primitif  ? Ce que l’on peut, en tous cas, constater, c’est la grande différence de nivellement entre la courette intérieure du Beffroi et le sol de la rue du Gros-Horloge. Soit par suite de la présence du mur d’enceinte, en partie dérasé, soit par suite de l’amas des démolitions de l’ancien beffroi, le sol forme, dans la cour, un important exhaussement.

Autre motif qui dut pousser les Échevins et leur maître d'œuvre, Jehan de Bayeux, à se servir des restes du beffroi primitif  : la question de frais et de dépense.

Il ne faut pas oublier, en effet, que par suite des formidables amendes imposées à la ville de Rouen, à cause de la révolte de la Harelle, celle-ci est dans le plus piteux état. Comme le dit le vieux chroniqueur rouennais Pierre Cochon, en son rude langage  : «  Ainsi fut le vilain chastié par le cul de sa bourse  » . Le manoir de la ville était saisi pour dettes et mis en criée et subhaslations : les deux procureurs en étaient réduits à prêter 20 livres à la Ville. Dans ces conditions, on ne dut pas faire de dépenses inutiles pour la construction du Beffroi. Aussi peut-on voir le mal que le pauvre carrier de Saint-Leu-d’Esserent, Robert Lespert, a pour se faire payer de sa fourniture de pierre, aux termes assignés par la Ville  ! Il a beau déléguer Martin Languelais, maître d'œuvre de Saint-Ouen, pour le représenter, envoyer même ses avocats à Rouen, à l’Hôtel-de-Ville, ses comptes traîneront jusqu’au 9 juin 1393. Il en sera de même pour la couverture en plomb  ; un des conseillers, Michel du Tôt, refusera de la fournir à la ville sans une garantie.

On s’explique alors comment les travaux du Beffroi durèrent fort longtemps, de 1389 à 1398, sans que Jehan de Bayeux en ait vu la fin, puisque ce fut son fils qui le termina. Encore est-il que l’on ne suivit pas le plan primitif adopté par le Conseil. Les deux voûtes, prévues au devis n’ont, en effet, jamais été exécutées  : tout au plus dans les étages supérieurs, voit-on la naissance des arcs restés inachevés  ; elles furent remplacées par des planchers, dont un est cité lors de la remonte de la «  Cloche d’argent  » dans la tour, en 1493.

Peu à peu, cependant, durant neuf années, le Beffroi nouveau se compléta. En 1393, on est parvenu à la galerie qui couronne la plate-forme, et Jehan Lescot fournit les trois pierres cornières des claires-voies  ; il n’y en a que trois, parce que la tourelle de l’escalier occupe le quatrième angle. Il est à croire que lors de la démolition de l’ancien campanile, en 1711, toute cette partie a été remaniée.

En 1397, Jehan de Bayeux s’occupe de la terminaison de la tourelle de l’escalier

« pour faire deux encorbellements de pierre au-dessus des arêtes de la vis du beffroi, selon la saillie et la hauteur des encorbellements de bois, couverts de plomb dudit beffroi, et aussi doit faire les clères-voies dessus les encorbellements de la vis, semblables auxdits puis de bois couverts de plomb (puys, puyèe, appui, balustrade) et à l'arasement et de la hauteur par dessus et doit être le premier encorbellement de ladite vis de la pierre de la bûchette et la deuxième et les clères-voies de la pierre de Vernon ».

Ce qui revient à dire que la tourelle d’escalier était surmontée d’une balustrade, montant à la hauteur de la balustrade du second corps du beffroi.

Les années suivantes, Jehan de Sotteville montait la charpente, qu’on avait construite par économie avec des bois d’une propriété de la ville, la Chapelle-Bayvel, près de Cormeilles. On montait ensuite la flèche en bois couverte de plomb, fourni par Jehan Postel. Il n’y avait plus ensuite qu'à clore les portes et fenêtres, en 1397 ; ce fut l'œuvre du huchier Guillaume Degoue, qui «  asseoit les manteaux des fenêtres à double feuillure  » et fournit sept huis ou portes pour le beffroi. Degoue et son associé, J. De Bréautel, perdirent, du reste, de l’argent dans cet ouvrage. Enfin, la construction du Beffroi se termina par la pose de vitraux, en vitre du Perche «  aux huit fenestres du beffroi et à chacune forme, un écu aux armes de la ville, à un chef de fleur de lys  » . Avec l’horloge, depuis longtemps placée et la Cache Ribaud remontée dans le petit clocher terminal, comme devant sonner les heures, le Beffroi de Rouen apparaissait, comme on le voit, dans le croquis du Livre des fontaines, de Jacques Lelieur, dans les miniatures de ses Chants royaux et ballades, des Croisades de la Complète de Jérusalem, et de la Chronique de Normandie. Il n’est pas jusqu'à une tour couronnée, sculptée dans un des bas-reliefs de la Renaissance du Gros-Horloge, qui ne semble rappeler le beffroi de Rouen.

À propos des fenêtres du beffroi, les textes cités n’en rappellent jamais que huit  : les huit fenêtres ogivales des étages supérieurs. Il en est deux cependant, à l'étage inférieur, de forme carrée, qui paraissent être antérieures à celles de l'étage supérieur, et ne se trouvent pas, du reste, dans le même axe. Une de ces fenêtres, sur la face ouest, est masquée par une maison, mais on en aperçoit cependant le talus de l’allège. Ces huit fenêtres, closes de verrières, semblent prouver que, lorsqu'à la fin de la domination anglaise, à la veille de l’entrée triomphale de Charles VII, le duc de Somerset permit de placer la Rouvel, en 1449, celle-ci ne put être remontée extérieurement et passée par une de ces grandes baies closes de vitraux. Dans le compte de Laurent Des Loges, commis des ouvrages, il n’est, en effet, fait aucune mention d’un travail pour entrer la cloche dans la tour, ce qui aurait entraîné des démolitions et des déplacements considérables. On y trouve, au contraire, que la cloche nommée «  Rouvel estoit en la tour du beffroy  » .

Dans une pièce antérieure, lettre du Roi, en date du 3 novembre 1390, il est également dit «  que la cloche nommée Rebet souloit être en la mairie de Rouen  » et qu’elle était «  assise au lieu dit de Massacre  » . Du reste, les travaux faits hastivement en 1449 par une vingtaine de charpentiers rouennais, la construction d’une estamperche ou étanfiche échafaudage, servant à soutenir et à monter  ; l’emploi «  de câbles, poulies, cordaux et engins  » montrent bien que la Rouvel, rentrée si difficilement en possession de la ville, dut être montée intérieurement, car aucune disposition extérieure, comme à la baie de l'étage supérieur de la tour Saint-Romain, n’existe à la Tour du Beffroi. Le plancher cité dans ce même compte et «  refait sous ladite cloche  » , semble indiquer que la Rouvel fut montée intérieurement et qu’elle était restée dans ce qui demeurait de l’ancien beffroi, qui ne dut pas être rasé jusqu’au pied.

On voit, du reste, à différentes époques, que la commune défendit toujours les approches du Beffroi contre tous les empiétements des voisins. En 1453, elle interdit à un sieur Jehan Vauquelin la construction d’un cellier «  par raison des fondements dudit beffroy qui y estoit assis et qui pourrait empirer  » . Tout au plus lui permet-elle une construction «  sans entamer le mur ni enclaver quelque chose au mur de la tour dudit beffroy  » . En 1448, elle demande 50 livres de dommages et intérêts à la veuve de Pierre Lecoq «  ce pour un degré (escalier) dont l’un des coins d’iceluy beffroy avait été navré et entamé  » .

Ne peut-on voir là, le soin de défendre la base et les fondations du vieux beffroi, dont nous avons essayé d'éclaircir une particularité curieuse et peu connue de construction  ? {separateur chapitre

Madame Saqui à Rouen

Il y a quelques années encore, on pouvait voir parfois, sur la place de la Madeleine, un homme de haute taille, quoique déjà un peu voûté par l'âge, le teint brun, sur lequel tranchait une barbe blanche, toujours botté à l'écuyère et éperonné, une cravache à la main, et donnant ainsi en plein air des leçons d'équitation sur un petit cheval, qui tournait et voltait comme dans un manège.

C'était le père Lalanne, professeur d'équitation, qui portait un nom qui avait été célèbre dans le monde des cirques. Jadis écuyer de premier ordre, il s'était retiré à Rouen, dans un petit logement de l'Île-Lacroix, non loin de ce Théâtre du Cirque, de Saint-Sever, inauguré par son père J. -B. Lalanne, en 1834 et où sa tante Madame Saqui, l’intrépide danseuse de corde, était venue maintes fois donner des représentations et dont elle fut même directrice.

Madame Saqui  ! Le nom de la hardie ballerine emplit l’Europe au temps de Napoléon, qui ne dédaigna point de jeter sur elle un regard de curiosité amusée. Sa vie libre et un peu bohémienne, que vient de nous conter M. Paul Ginisty, sous ce titre des Mémoires d’une danseuse de corde, fut faite de contrastes  : triomphes éclatants dans sa jeunesse, alors que les soldats conquérants acclamaient sa bravoure et son dédain du danger  ; ruines, déboires et désillusions dans son extrême vieillesse, où la foule, surprise toutefois de la voir survivre à sa légende, admirait encore son intrépidité qui avait raison de l'âge.

Elle était «  enfant de la balle  » . En 1779, son père Jean-Baptiste Lalanne, un jeune Béarnais, ancien séminariste, étudiait la médecine à Toulouse. Un beau jour, las d’attendre, il acheta un petit cheval, une voiture qu’il bariola de couleurs vives, des flacons, une robe rouge semée d'étoiles d’or et se mit à parcourir le Languedoc, comme draguer, arracheur de dents, médecin spargyrique et vendeur d’orviétan. Au hasard des voyages, il rencontra une jolie danseuse, Hélène Masgomieri, dite la Vierge Noire, s’en éprit et l’enleva en pleine représentation à Rodez, au nez de sa famille ébahie, en présence des échevins, dont la seule présence lui tint lieu de… sacrement.

De ce mariage impromptu et rapide naquit à Agde, le 1er février 1786, Marguerite Lalanne, qui devait conquérir une réputation universelle sous le nom de Mme Saqui, un nom qui fut aussi célèbre que celui de Sarah Bernhardt l’est actuellement.

Élevée dans le Béarn, le pays de son père, jusqu'à cinq ans, à cet âge, toute seule, recommandée aux maîtres de postes et aux postillons, elle vint rejoindre à Paris sa famille qui faisait partie de la troupe des Grands Danseurs du Roi, dirigée par Nicolet. Son père, initié par la Vierge noire aux secrets de la danse, était devenu «  Navarin-le-Fameux  » et le maître à danser du comte d’Artois — le futur Charles X —. La «  Petite Basquaise  » parut aussitôt dans Geneviève de Brabant, où la biche qu’elle tenait en laisse la renversa devant les spectateurs. D’autres auraient été intimidés par ce mauvais présage. Elle, au contraire, n’eut qu’un désir, celui d’abandonner la comédie pour la danse de corde que lui apprit peu à peu l’acrobate Desvoyes.

Mais survinrent les premiers troubles de la Révolution, et la petite troupe dut abandonner Paris, le jour même où la populace égorgeait la princesse de Lamballe. La «  Petite Basquaise  » fut témoin du meurtre. Elle le raconta plus tard, en femme de théâtre qu’elle était, en grossissant un peu «  les effets  » . N’avait-elle pas entendu la princesse s'écrier comme dans une tragédie classique  : «  Tigres, assassinez-moi  !  » Fuyant Paris, la petite troupe séjourna à Caen et la future Mme Saqui fut mise pendant quelque temps en apprentissage, rue de Geôle, chez une dentellière, Mme Cornu, où elle fit la connaissance d’une grande et belle jeune fille qui parfois s’arrêtait dans la boutique, en compagnie d’une vieille dame, Mme de Bretteville, qui venait y faire accommoder ses bonnets. C'était Charlotte Corday.

À la foire de Tours, dans la baraque des Sauteurs patriotes, la petite Lalanne voit une toute jeune enfant qui faisait sur la corde de merveilleuses prouesses. C'était Malaga, future grand-mère de Marie Laurent. Cette rencontre ravive alors la vocation de Marguerite Lalanne, qui, après de nouvelles leçons prises en cachette, débute tout à coup à Valence dans la troupe Houssaye, avec une telle maîtrise que la Vierge noire et Navarin-le-Fameux sont du coup dépassés.

À cette époque, la Petite Basquaise est devenue une belle jeune fille, svelte, élancée, avec je ne sais quoi d'énergique dans toute sa personne, corrigé par un joli sourire. Ses yeux d’un gris brun disent sa résolution, ses yeux que Théodore de Banville décrit comme des «  yeux d’enfer, farouches, vifs, intrépides et amoureux  » . Sa bouche ne manque pas de grâce. Le nez, qui dans l'âge mur se recourbera, déformera sa physionomie, n’est encore que puissant. Le front est large et couronné d’une toison de boucles brunes. Il y a en elle comme une frémissante ivresse de liberté, et le pied petit et vigoureux, le pied semble toujours prêt à bondir et à se détacher de la terre.

Ayant épousé à la foire d'Épinal M. Julien Saqui, danseur dans une troupe rivale, elle revient à Paris, chercher pour sa jeune gloire un plus vaste théâtre. C'étaient les beaux jours de Tivoli, le «  Temple des plaisirs  » , le plus célèbre des jardins d'été, où Lavarinière tirait ses feux d’artifice, où Mlle Garnerin faisait ses ascensions aérostatiques, où le Petit Diable dansait sur la corde raide. Tous les soldats de Napoléon venaient là, entre deux victoires, traîner leurs sabres et promener leurs panaches.

Mme Saqui eut alors une idée de génie. Elle imagina de représenter sur la corde toute l'épopée impériale  : Eylau, Wagram, Austerlitz. Coiffée d’un casque empanaché — qui bientôt devient, à la mode — elle était à elle seule la Grande-Armée, brandissant un sabre, chargeant à la baïonnette, enlevant des troupes imaginaires. Le cœur des militaires revenant de leurs glorieuses campagnes tressaille à ces évocations martiales et toute l’armée adopte bientôt Mme Saqui. Enfin, aux fêtes du 15 août, elle met le comble à sa réputation, par la traversée de la Seine, sans balancier, en accomplissant mille prouesses acrobatiques.

Dans une grande fête aux détachements de la Garde impériale, dans les Jardins Beaujon, Napoléon la voit, est frappé du courage de cette «  enragée  » , la complimente et l’interroge sur le ton tyrannique qui lui était ordinaire.

— Madame, lui dit-il, vous êtes brave.
— Sire, dit Mme Saqui sans se troubler, je le crois.
Puis il reprend, en posant sur la jeune femme ce regard impérieux auquel on ne résistait point.
— Comment s'apprend votre art ?
— Sire, il ne s'apprend guère. On le devine, si on a le feu sacré…
— On a pourtant des règles fixes.
— Assurément, comme il y a des règles de tactique militaire, mais c'est le génie du capitaine qui décide de la victoire.
— Vous aimez votre métier, je le vois.
— Sire, c'est le plus beau de tous !
Napoléon sourit et ajouta finement :
— Après celui de souverain, toutefois.
— Seulement, quand il est exercé par Votre Majesté !…
L'Empereur s'amusait de cette conversation avec une acrobate. Il y mettait de la malice, un peu de taquinerie, cherchant à l'intimider. Désignant le mât auquel aboutissait la corde, il interrogea :
— À quoi pensez-vous quand vous êtes là-haut ?
— Je voudrais être plus haut encore…
— Mais vous vous casserez le cou, Madame, quelque jour.
— Votre Majesté sait qu'il n'est pas de gloire sans danger.
Napoléon hocha la tête, un peu surpris par cette réflexion.
— La gloire… fit-il. Mais vous vous servez là d'un grand mot.
— Votre Majesté me pardonnera de l'avoir emprunté, alors qu'il n'appartient qu'à elle. J'aurais dû dire simplement : le désir de faire ce que ne peuvent réaliser les autres…
— Vous me tenez tête à merveille, Madame. Vous avez donc aussi de l'esprit ?
— Sire, Votre Majesté en prête à ceux qu'elle interroge.

Piqué au jeu, amusé par la vivacité batailleuse de ces reparties, Napoléon remit sur les épaules frissonnantes de Mme Saqui le châle de dentelles qui en était tombé, et la suivit jusqu’en un pavillon voisin. Jusqu’où allèrent son intérêt et son admiration pour elle  ? Y eut-il un caprice d’un moment  ? Toujours est-il que dès lors elle fut entourée de la faveur du souverain…

Ivre d’impérialisme, Mme Saqui parcourut alors toute l’Europe à la suite des armées, célébrant sur sa corde chaque nouvelle victoire. C’est à cette époque, en 1811, qu’elle vint à Rouen donner une série de représentations au Parc du Trianon — notre Jardin des Plantes actuel — où Thillard organisait des fêtes de nuit splendides «  à l’instar de Paris  » . Les exercices de Mme Saqui, dans la grande allée en face de la serre, furent la grande attraction, avec les ascensions aérostatiques de Blanchard et de Moisant. La soirée du dimanche 28 juillet, entre autres, fut particulièrement magnifique au Trianon…

La beauté du temps, disait le Journal de Rouen, y avait attiré un nombre considérable de promeneurs qui furent enthousiasmés des agréments réunis dans ce joli jardin. L’ascension de Mme Saqui sur la corde raide, au milieu d’un feu d’artifice, tiré par Ruggieri «  artificier du Sénat conservateur  » , produisit surtout grand effet. C'était réellement un spectacle grandiose que celui de cette intrépide funambule traversant la flamme et la fumée, avec une sécurité dissipant toute crainte. Aussi le public ne se lassait pas d’applaudir ce nouvel acte qui, dans son genre, ne laissait rien à désirer.

Le dimanche suivant, elle dut recommencer ses exercices. Ils obtinrent auprès des Rouennais un si grand succès que la série des représentations de Mme Saqui se poursuivit jusqu’au 18 septembre. Pour cette dernière fête, Mme Saqui apparut sur la corde, sans balancier, au milieu d’un immense bouquet de feu d’artifice.

C'étaient là les grands exercices de plein air de Mme Saqui, mais, antérieurement, en 1803, Mme Saqui, en compagnie de Ravel, premier danseur «  breveté de Sa Majesté le roi de Hollande  » , était venue au Théâtre-Français, où, avec Chiarini, elle avait dansé l’Allemande et la Valse sur deux sorties parallèles, fendues à travers le petit Théâtre des Épées. Elle revenait encore au Théâtre-Français en 1820, et dansa avec sa fille Constance Saqui, puis en 1825, où elle présenta Caroline la Laponne, une acrobate âgée de dix ans, avec laquelle elle faisait l’ascension, poussant une brouette sur la corde, de la scène aux troisièmes loges.

Partout, sur ses affiches et dans les tournées, Mme Saqui s’intitulait «  funambule de Sa Majesté l’Empereur et Roi  » . Elle s’avisa même d’un nouvel artifice pour frapper l’esprit des populations et s’enhardit jusqu'à faire peindre sur son équipage de gala les armoiries impériales. À Agen, le préfet s’en émut. Napoléon, lui aussi, se fâcha, et l’année 1812, que la retraite de Russie assombrissait déjà, s’attrista encore de sa brouille avec Mme Saqui.

La Restauration la rendit royaliste. Du haut de sa corde, elle assista à l’entrée des Bourbons, jetant avec adresse une couronne de lauriers à la duchesse de Berry. Elle célébra le peuple vainqueur aux Journées de Juillet  ; fut orléaniste sous Louis-Philippe et redevint bonapartiste après le Deux-Décembre. C'était une danseuse de gouvernement  !

Entre temps, elle se mit en tête de diriger un théâtre au boulevard du Temple, l’ancien Théâtre des Associés, devenu le Spectacle-Acrobate, en 1816. Elle ne devait y faire paraître que des danseurs et des sauteurs, mais élargissant son privilège, elle y joua de grandes pantomimes, des comédies et des vaudevilles. Son bouffon et son paradist était le futur grand mime Gaspard Debureau. Une sœur de Debureau, Dorothée Debureau, figurait dans les danseuses. Elle allait épouser le lieutenant-colonel Dombrowski, dont le neveu devait être un des généraux de la Commune.

Protégé par l’inspecteur des théâtres Jacquelin, un vieux galant qui faisait les yeux doux aux trente-six printemps de Mme Saqui, le Spectacle-Acrobate retint longtemps le public avec la «  Clarinette enchantée  » ; la «  Belle Hongroise  » , la sœur aînée de Debureau  ; l’incomparable Cossard qui vint souvent à Rouen et bien d’autres. Mal gérée, mal surveillée par son frère, Baptiste Lalanne, un type curieux de bohème, qui avait voyagé un peu dans tous les coins, au Maroc, en Égypte, l’entreprise du Spectacle-Acrobate était devenue lourde, puis fort mauvaise.

En même temps, comme s’il n’avait point eu assez de cette entreprise, Lalanne frère avait, le 27 juillet 1834, fait construire à Rouen, dans le faubourg Saint-Sever, sur un terrain appartenant à M. Lemire, constructeur de navires, un vaste cirque, qui devait devenir plus tard le Théâtre Lafayette.

Le succès favorisa tout d’abord la nouvelle troupe et ses brillants sujets  : Piège, un des aïeux des directeurs de cirque bien connus, Piège «  le premier acrobate de l’Europe  » ; le célèbre Victor Auriol  ; Victor Franconi  ; le clown Klisching, mais bientôt la gestion du cirque de Rouen fut rendue difficile. Lalanne était trop bon, trop généreux, trop insouciant. Il ne comptait point assez et marchait à un désastre, quand sa sœur, Mme Saqui, rentrée dans la retraite, résolut de venir à son secours.

Donc, le 3 mars 1836, le Cirque rouvrit ses portes sous la direction directe de Mme Saqui. Ses ascensions sur la corde raide, semblables à celles, disait l’affiche, qu’elle avait exécutées «  devant le Grand Empereur Napoléon, le Grand Homme  » et les exercices équestres de Lalanne et de son fils Pierre Lalanne, le vieil écuyer dont nous parlions au début de cet article, ramenèrent le public dans le théâtre faubourien.

On y joua des pantomimes à grand spectacle  : Mazeppa dans le désert, Les Adieux de Napoléon à sa vieille garde, Les grandes manœuvres à cheval des Amazones que Mme Saqui commandait elle-même. On y organisa même un magnifique bal-redoute — c'était la mode — au profit de Lalanne père. Rien ne put rendre au Cirque de Saint-Sever sa prospérité des premiers jours…

Ruinée par ces diverses tentatives directoriales, Mme Saqui dut reprendre sur le tard la vie fatiguante des tournées, malgré ses quarante-sept ans sonnés. On la voit alors à Berlin, en Espagne, dans le Midi de la France, mais elle revient de temps à autre se montrer au public parisien. Elle parut, en 1852, à l’Hippodrome, affublée d’une longue barbe et costumée en ermite. Elle fut moins bien inspirée quand, l’année suivante, pour la fête de l’Empereur, elle reprit ses atours féminins. Ses rides, son extrême maigreur causaient une impression désagréable que ne rachetait point toujours la souplesse restée jeune de ses mouvements. En 1862, encore à l’Hippodrome, elle monta pour la dernière fois sur la corde. Elle avait alors bien près de soixante-dix-sept ans.

Ce fut la fin, la retraite définitive. #pa Très discrète, très effacée, elle se retira à Neuilly, dans un modeste appartement, avec ses deux perroquets et une vieille danseuse qu’elle avait recueillie et qui, pour la remercier de sa bonté… la dévalisa. De temps en temps, pour se rappeler sa gloire passée, elle ouvrait une grande malle où étaient ses costumes et son casque empanaché, ses palmes, ses couronnes, dernières épaves de sa longue carrière.

À la veille de l’Exposition Universelle, Mme Saqui s'éteignit presque subitement, le 21 janvier 1866. Ce ne fut que deux ou trois heures après sa mort qu’une voisine, entrant dans sa chambre, la trouva inanimée. La triomphatrice de naguère était bien abandonnée.

Elle laissait cependant une fille, enfant d’une liaison passagère et fort dramatique avec un officier russe. La fille de cette princesse russe épousa même un des plus hauts dignitaires de l’Empire français. Mais Mme Saqui s'était imposée de ne point se faire connaître de sa fille et elle tint son serment. Saltimbanque soit  ! Mais la lignée naturelle de cette ancienne danseuse de corde, de cette ancienne directrice du Cirque de Saint-Sever, approcha du trône  ! …

Les jaquemarts d'Auffay

Ils sont à peu près les seuls dans notre département, ces curieux jaquemarts d’Auffay, ces amusants automates qui sonnent l’heure dans une petite tourelle située près du portail sud de l'église. Et c’est leur rareté dans notre région qui nous incite à rechercher un peu l’origine et l’histoire de ces automates amusants et populaires, qui firent la joie de nos ancêtres, comme les petits jouets mécaniques modernes égaient encore aujourd’hui les petits enfants.

A vraiment dire, ces grotesques figurines, auxquelles bien souvent la légende a donné des surnoms drolatiques, sortes de pantins auxquels d’ingénieux mécanismes fournissent les mouvements simplifiés de la vie, ne furent que les remplaçants des anciens guetteurs qui, perchés en haut des beffrois, signalaient tout d’abord les heures à son de trompe, indiquaient les incendies ou l’approche des ennemis. Plus tard, quand les cloches communales eurent pris place dans les campaniles des beffrois, ces guetteurs devinrent des clocheteurs ou des sonneurs, qui furent ensuite remplacés par ces automates mécaniques, exerçant la même fonction. … avec moins de peine et de fatigue.

Les anciens jaquemarts d’Auffay, — car ceux qui existent maintenant sont relativement modernes, — ne semblent pas remonter, autant qu’on peut en juger par leur costume, au-dessus du XVIIe siècle. Ils faisaient certainement partie d’une horloge ancienne qui devait présenter un certain intérêt, si l’on en juge par le soin que les habitants d’Auffay en prirent depuis longtemps. La première mention que l’on rencontre des jaquemarts d’Auffay, ou plutôt de l’horloge, se trouve dans le compte de 1601 où l’on voit qu’un sieur Nicolas Hébert était payé 35 livres pour conduire l’horloge, et que 25 livres étaient données, quelques années plus tard, à un armurier Isaac Beatte, pour la réparer.

Le même armurier-serrurier la conduisit quelque temps ; puis lui succéda, en 1727, un sieur Jacques Bonnechose. Les réparations sont, du reste, assez nombreuses. Tour à tour, on voit qu’elles furent faites, en 1703, par Jean Ballue, qui était horloger d’Yvecrique, et, en 1741, par le sieur Pitoize, qui est qualifié de maréchal et cavalier en garnison à Auffay. A cela, rien d’extraordinaire, car les maréchaux comme les armuriers et les éperonniers faisaient partie de la corporation des horlogers. Il y avait également au XVIIIe siècle de bons horlogers dans les campagnes  : Martin de la Londe, à Faoville, Philippe Marie à Blainville, Gunard dit Vendôme qui répara le Gros-Horloge de Rouen, demeurant à Alizay.

Si l’on en juge par l’importance de la somme, l’horloge d’Auffay dut être, en très grande partie, refaite en 1762, date à laquelle on paie 200 livres comme à-compte à l’horloger Charles Sauvage, qui devait habiter Buchy, car le même compte indique que Nicolas Baudart, voiturier, pour avoir porté et rapporté l’horloge à Buchy reçut 1 livre 5 sous. En même temps, on payait la viande, le cidre et les œufs, pour la nourriture des horlogers qui ont placé l’horloge. En 1768, la fabrique payait encore à Simon Vallot, horloger, de nouveaux travaux, et le même praticien exécutait, le 22 mars 1787, deux pignons à Paquet Chivière et Auzou Bénard, les deux figurines automatiques qui ornaient l’horloge.

Houzou Renard et Paquet Sivière  ! Ce sont bien là, en effet, les deux noms populaires des deux jaquemarts cauchois. Houzou Bénard et Paquet Sivière, deux noms comme disait l’abbé Cochet, plus connus dans le pays que ceux de grands conquérants comme Alexandre ou comme César  ! Ah, si jamais Houzou Bénard et Paquet Sivière, férus de politique, s'étaient présentés au scrutin de liste, ils auraient assuré le succès de leur parti  ! Au demeurant, les deux jaquemarts, postés dans leur petite loggia comme dans un guignol, représentaient deux bons paysans, vêtus à la mode du XVIIe siècle, avec la collerette, le pourpoint à basques relevées et la culotte courte. L’un, c'était Houzou Bénard, portant un chapeau relevé en avant et rabattu en arrière, comme le capot ciré des marins. L’autre, Paquet Sivière, arborait un feutre retroussé cavalièrement. Par contre, tous deux fumaient la pipe et tous deux portaient, accrochées à la ceinture, de grosses clochettes, sur lesquelles ils frappaient avec une sorte de marteau allongé.

Quelle était l’origine de ces doux compères, sur lesquels les documents d’archives et la tradition orale sont muettes  ? Sans aucune preuve, l’abbé Cochet a avancé que les deux fantoches cauchois pourraient bien être les portraits. .. Animés de deux protestants du XVIIe siècle, qui, pour quelque outrage envers la religion catholique, auraient été condamnés à payer l’horloge et à sonner les heures. Et il cite, à ce propos, l’horloge de Saint-François du Havre, placée en 1682 et provenant d’amendes infligées à des protestants qui avaient injurié le Saint-Sacrement, et le pavage de l'église de Saint-Rémy, à Dieppe, payé par un gentilhomme protestant, M. De Crèvecœur, pour avoir traversé, à cheval et sans se découvrir, une procession allant à Janval.

Simples hypothèses, mais ce qui est certain, c’est que les deux noms d’Houzou Bénard et de Paquet Sivière sont bien normands et bien cauchois. Ce nom d’Auzou, qu’on retrouve comme prénom et comme nom, et qui figure même dans le nom de lieu  : Auzouville, est bien du cru et on en citerait de nombreux exemples. On trouve même dans les comptes d’Auffay un ouvrier charpentier, cité en 1602, qui s’appelle Audou Jullien. Quant à Paquet Sivière, ou Chivière, prononcé à la normande, il ne sent pas moins le terroir.

Pourquoi ces deux compagnons, portant la clochette suspendue à la ceinture, ne seraient-ils pas immortalisés sous une forme amusante, deux clochetons de confrérie, comme on en voit encore dans les Charités de l’Eure  ? N’existait-il pas à Auffay une confrérie du Saint-Sacrement et de Saint-Michel, datant de Georges d’Amboise, et dont les statuts furent approuvés en 1513 ? N’existait-il pas encore en 1720 une confrérie de Sainte-Barbe, sans compter celles de Saint-Adrien, de Saint Eloi, de Saint-Crespin  ?

Ne voit-on pas, en 1601, figurer dans les comptes un sieur Robert Audrieu, qualifié de clocheteur et payé 12 livres  ? Chose curieuse, d’après Henry Havard, ce nom de clocheteur était justement au XVIIIe siècle, le nom que l’on donnait aux jaquemarts, notamment à celui de la Samaritaine, dont nous reparlerons. A Auffay, également, sur une inscription dans l'église, concernant un sieur Audou — toujours la même variante du nom d’Auzou — Audou Lenfant, seigneur du Hanouart, il est question de messes cliquées, c’est-à-dire annoncées dans les rues par une sonnerie funèbre ou cliquette agitée par le clocheteur.

Si cette hypothèse ne séduisait pas le public, peut-être pourrait-on se demander encore si les deux fantoches, fumant leurs pipes, ne sont pas les figurations de ces deux soldats qui durent, en 1634, être équipés par la paroisse d’Auffay et envoyés par elle au service du Roi. On voit que la paroisse leur fit faire des habits avec aiguillettes, jarretières et lizet, deux grands chapeaux de 65 sous, et des épées et des baudriers achetés à Dieppe. Nos deux bonshommes rappelaient-ils le souvenir de ces miliciens cauchois  ?

Quoi qu’il en soit, Houzou-Renard et Paquet Sivière disparurent lors du terrible incendie déterminé par un coup de tonnerre, dans la nuit du 3 au 4 octobre 1867 et furent détruits ainsi que l’horloge. Mais ils devaient renaître de leurs cendres. Un amusant chanteur local, Benoit Alexandre, qui, avant la disparition des deux jaquemarts, avait chanté leur gloire, provoqua une souscription qui atteignit 500 francs, qui, joints aux 800 produits par la vente du très intéressant opuscule d’Isidore Mars, ancien chef d’institution, sur l'Incendie d’Auffay, permirent de ressusciter Houzou-Bénard et Paquet-Sivière.

Tandis qu’on replaçait la nouvelle horloge due à M. Roy, de Sainte-Austreberthe, on replaçait également les deux nouveaux jaquemarts, en bois de chêne, de 1 m. 10 environ de hauteur, sculptés, croyons-nous par la maison Bonet, avec leurs cloches de 15 kilos fixées sur le ventre et que, par un mécanisme ingénieux, le marteau vient frapper tous les quarts d’heure. A chaque tintement, Houzou-Bénard et Paquet-Sivière tournent la tête, se faisant face. Dans l’ancienne horloge, les automates, en plus du quart de tour, se saluaient. Qu’importe, du reste, un salut de plus ou de moins, l’essentiel est qu’ils aient pu reprendre leur poste, pour l’amusement des touristes  !

En dehors des jaquemarts d’Auffay, comme curiosité d’horlogerie populaire, on ne trouverait à mentionner, à Rouen, que l’horloge astronomique de l’ancien Palais des Consuls, très vantée par son propre auteur David Thorelet, où l’on voyait un petit Cupidon qui, d’un de ses doigts, montre en quel jour du mois on est. Le bras gauche du petit Amour, suivant l’auteur, s’allongeait depuis le 21 décembre jusqu’au 21 juin et se raccourcissait ensuite. Mais l’horloge des Consuls marchait cahin-caha et c’est ce que constata, en 1661, l’illustre horloger Balthazar Martinot. Une ancienne horloge du Palais-de-Justice, citée dans les Récréations historiques de Dreux de Radier, devait aussi faire mouvoir quelques automates. Il est dit, en effet, que les badauds restaient trois quarts d’heure pour voir les effets du mécanisme de l’horloge du Marché-Neuf et pour entendre l’heure et chanter le coq. L’horloge de Saint-Ouen était légendaire et montrait, elle aussi, des figurines automatiques, puisque Dreux de Radier constate qu’on la disait construite par le diable ou par un sorcier, tout comme l’horloge de Strasbourg ou celle de Lyon.

Il n’y a guère d’autres jaquemarts en activité, dans notre région normande, que ceux que nous venons de citer, mais ailleurs, surtout dans les Flandres françaises, en Belgique, en Suisse et en Allemagne, ces automates légendaires sont nombreux pour le plus grand amusement des foules. Il se pourrait même que ce nom de Jaquemart tirât ses origines de quelque terme étranger  ! On a, du reste, discuté tant et plus sur cette étymologie mystérieuse. Pour Lacurne de Saint-Palaye, Jaquemart vient de Jackman, homme armé d’une lance  ; pour Ménage, il vient de l’habillement des anciens guetteurs qui revêtaient une jaque ou jaquette de mailles, d’où le mot jaccomardus qu’on ne trouve nulle part, du reste.

Pour d’autres, c’est le nom de l’habile artisan qui construisit ces premiers automates, Jacques Marc ou Jacques Mark  ; pour d’autres, c’est un diminutif de Jacques Marteau, par similitude avec l’instrument qu’ils brandissent ordinairement, ou une altération de Jacques Aimard ou Aymard, qui aurait été un ouvrier distingué.

En réalité, il n’y a que les automates de Notre-Dame de Dijon, automates fort célèbres qui portent ce nom de Jaquemart et Gabriel Peignot, dans l’amiable notice qu’il leur a consacrée, ayant dit qu’ils avaient dû être fabriqués par un ouvrier lillois, on n’a pas tardé à retrouver dans cette ville, vers 1508, un serrurier nommé Jacquemart Yolens, venu de Mons-en-Hainaut, auquel on a attribué la création des fameux Jaquemarts dijonnais. Cependant, d’après les dires de M. Henri Chabeuf, le nom de Jaquemart n’apparaît dans les comptes qu’en 1500 : auparavant l’automate est ainsi désigné  : « l’homme qui fiert du marteau la cloche de l’horloge  » .

Ceci s’explique car il n’y eut tout d’abord qu’un personnage à l’horloge de Dijon, quand Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, suivant Froissart, après la bataille de Rosebecque, l’amena de Courtrai où elle était, jusque dans la ville bourguignonne, pour punir les Flamands d’avoir refusé à Charles VI de rendre les éperons dorés des chevaliers français, tués en 1382. A Jacquemart s’ajouta bientôt une figure de femme, Jaqueline. En 1610 et en 1714, lorsque les serruriers Casai, Jean Valet et Sonnois procédèrent à une restauration générale, on ajouta un petit enfant chargé de sonner les dindinelles, et que célébra en vers Aimé Piron, le père de l’auteur de la Métromanie. Réparés en 1500, en 1588, en 1602, en 1680, refaits presque complètement en 1884 par M. Château, qui a restitué l’un des automates et réparé l’autre, Jaquemart et Jaqueline, fumant leurs pipes, n’ont pas moins continué à servir de thèmes burlesques aux rimeurs bourguignons, comme au temps où Changenet, le bon vigneron dijonnais, les dépeignait ainsi  :

Jacquemart de rien ne s'étonne,
Le froid de l'hiver, de l'automne,
Le chaud de l'été, du printemps
Ne l'ont su rendre malcontent.

Si simples fussent-ils comme mécanisme, les Jaquemarts de Dijon furent les premiers automates mis en mouvement par des poids moteurs, contrairement à ceux qui figuraient dans les anciennes horloges à eau ou clepsydres, venues de Chine ou d’Orient, comme celle donnée par les Arabes à Charlemagne et où l’on voyait douze cavaliers frapper les heures.

Bientôt, cependant, la mode des Jaquemarts se répandit en France. Faut-il citer Martin et Martine, ces deux Maures à la figure peu avenante qui sonnent les heures sur le campanile de l’Hôtel-de-Ville de Cambrai  ? Martin et Martine datent de 1510 et M. Durieux a écrit sur eux un intéressant opuscule où il rappelle le proverbe  : «  Il a été à Cambrai  ; il a reçu le coup de marteau  !  »

Faut-il citer les trois marmousets placés dans une loggia sur la façade du joli Hôtel-de-Ville de Compiègne, les Picantins, trois guerriers du temps de François Ier, qui, de leurs longs marteaux, piquent les heures sur trois cloches placées à leurs pieds  ? Faut-il encore rappeler, sous une arcade gothique, le paysan et la paysanne du beffroi d’Avignon, de la Tour Gloriette, qui semblent sonner à tour de bras la cloche des heures  ?

Ces Jaquemarts sont les plus connus, mais il en existe encore d’autres en France. Enlart, dans son récent ouvrage sur l’Archéologie civile, rappelle, en effet, Mathurin à la Porte-du-Haut-Pont de Saint-Omer  ; les Deux escrimeurs qui, à l’Hôtel-de-Ville de Calais, croisent le fer  ; la statuette de La Mort qui, à Saint-Martial de Limoges, sous la forme d’un squelette, ouvrant les mâchoires et tournant la tête, frappe de sa faux sur le globe terrestre pour sonner les heures  ; les Jaquemarts de la cathédrale de Lavaur, dans le Tarn, et ceux de Lambesc, dont Mme de Sévigné a parlé en une de ses lettres  ; ceux de Niort, en Poitou.

Il en existait encore d’autres, mais qui sont disparus actuellement. A Paris, tout d’abord celui de la SamariJaquemartstaine, célébré en vers et en prose par les écrivains du XVIIe siècle. Il en est parlé, notamment, dans La Lettre consolatrice écrite par le général de la Compagnie des Clocheteurs de France en 1627, par Scarron, et par Kerthody dans sa Description de Paris.

Regarde un peu ce Jaquemart
Testebleu ! Qu'il fait le monarque.
Ne soyons pas trop étonnés
S'il frappe l'heure avec son nez !

Il y avait encore le Jaquemart de l'église Saint-Paul, dont il est parlé dans Les Caquets de l’Accouchée, dans le Testament de Tabarin et dans le Paris ridicule de Claude Petit.

Peignons à la postérité
Ce Caudenot emmaillotté
Qui fait là-haut la sentinelle !
Que les dames ont mis ton nom
Jaquemart, en si beau renom !

Disparu aussi le jaquemart du Château d’Anet, où on voyait une biche debout frappant l’heure de son pied, tandis que des chiens jappaient en arrière, ouvrant et fermant la gueule. Disparue aussi l’horloge de Clermont-Ferrand, transportée d’Issoire en 1577 et où l’on voyait Mars et le Temps. Disparus les Jaquemarts de Fontainebleau, les Dieux et les Déesses exécutant une danse pendant que Vulcain frappait l’heure. C’est leur souvenir qui faisait dire, en 1605 à Louis XIII enfant répondant à sa mère  : «  Mamaga  ! Je sonne les heures comme le Jaquemart qui frappe sur l’enclume à Fontainebleau.  » Et le petit roi, nous dit Hérouard dans son Journal, frappait vivement avec sa cuillère sur un plat d'étain.

En dehors de France, on retrouverait encore quelques jaquemarts existants et qui ont aussi leur légende.

Connaissez-vous Hans d’ena, dans la petite ville allemande  ? C’est une tête monstrueuse — portrait du fou Klaus, bouffon de l’Electeur Ernest de Saxe — dont la bouche s’ouvre quand l’heure va sonner. Un vieux pèlerin approche alors une pomme piquée au bout d’un bâton, mais quand la pomme va être avalée, la retire prestement, soumettant le pauvre Hans au supplice de Tantale. Auprès, comme pendant à ce groupe grotesque, un ange agite à chaque heure son livre et sa sonnette.

Connaissez-vous aussi le groupe très pittoresque de Lunden, en Suisse  ? D’après la description donnée par le Dr Helein, on y voit deux cavaliers du XVe siècle se rencontrant et se donnant autant de coups qu’il y a d’heures à sonner. Pendant ce temps, on voit les Mages, suivis de tout un cortège défiler devant la Vierge et offrir des présents, pendant que les anges sonnent de la trompette. Très curieux aussi le groupe du XVe siècle de la cathédrale de Roskilde en Danemark, où l’on voit un Saint-Georges pourfendant le dragon. Le même groupe, très pittoresque, existe encore à l’horloge de Bâle. A Lübeck, en 1405, on voyait les Douze apôtres sonnant les heures  ; à Berne, à Nuremberg des automates, dans le même genre, et, à Liège, le fameux carillon était actionné par toute une série de petits personnages courant et frappant sur les tinterelles.

Les pays méridionaux n’ont pas non plus dédaigné les Jaquemarts. A Sienne, le beffroi était appelé la Torre del Mangia, du nom d’un personnage automatique qui frappait autrefois les heures sur le timbre de l’horloge. A Venise, l’horloge de Saint-Marc, construite en 1495, est non moins curieuse, avec son défilé automatique des Trois Rois devant la Vierge et un groupe de carillonneurs, frappant la cloche à coup de marteau  ; à Medina del Campo, dans l’ancien royaume de Léon, est aussi notée l’horloge où l’on voit deux béliers se précipiter l’un vers l’autre, dans un combat acharné.

Comme on le voit, on pourrait mobiliser toute une armée de jaquemarts et d’automates, pantins et mannequins, fantoches et magots, sérieux ou plaisants, sévères ou drolatiques, tous armés de marteaux ou de fléaux, tous sonnant, tintant, frappant, piquant et clochaillant — « clochundo, clocahilis » — disait Rabelais. Toutefois, en dépit de l’ingéniosité de leurs mécanismes plus compliqués, il n’en est guère qui aient conquis une réputation aussi répandue que les jaquemarts d’Auffay, qu’Houzou Renard et Paquet Sivière, les deux compères qui, de leur petite guérite, tout en fumant leur pipe éternelle, semblent veiller de haut et de loin sur les destinées du bon pays cauchois  !

Les commerçants Rouennais au Maroc de 1533 à 1789

Où le commerce rouennais, jadis si hardi et si aventureux, n’a-t-il pas promené son pavillon  ?

Toutes ces villes de la côte du Maroc, des États barbaresques comme on les qualifiait autrefois, devant lesquelles stationnent souvent les avisos de la flotte française, tous ces petits ports de Larache, de Salé, de Rabat, de Casablanca, d’Azemmour, de Mazagan, de Mogador, de Safi, de Santa-Cruz-du-Cap-de-Guir, dont les noms se croisent dans les télégrammes, furent visités, dès le XVIe siècle, par de bons petits navires armés à Rouen ou à Croisset.

Nos commerçants rouennais de la rue Grand-Pont ou de la rue de la Vicomte eurent là-bas des établissements, des comptoirs, des factoreries importants, sur lesquels l’actualité nous invite à publier quelques notes qui ne sont peut-être point sans intérêt. Si on étudie nos archives, on s’aperçoit que les premiers rapports officiels de la France avec le Maroc remontent à l’époque de François Ier. Non seulement celui-ci avait écrit, en 1533, au sultan de Fès, une lettre lui demandant protection pour les marchands français descendant dans les ports de la côte africaine, mais, séduit par le rapport que lui avait adressé un voyageur dans ces contrées, Hemond de Moron, il avait envoyé une ambassade au Maroc.

Or, l’envoyé du roi, Pierre de Piton, vieux routier des mers d’Italie, dont M. La Roncière a raconté les aventures, partit de Honfleur sur une galéasse normande, le Saint-Pierre. Lui-même, dans une très curieuse relation, qui a été publiée dans les Sources inédites de l’Histoire du Maroc, par M. Henry de Castries, a raconté «  qu’il fut longtemps attendant le vent à Honfleur  » et que son navire «  était en très mauvais point de vivres et de mauvaises poudres  » .

Il aborda à Larache après mille aventures, rapporta à François Ier une lettre de l’empereur du Maroc, Ahmed-el-Ouattassî, accordant aux navires français la libre navigation sur les côtes de ses États. Il ramenait, pour les ménageries royales du Louvre et de l’Hôtel Saint-Pol, «  diverses sortes d’oyseaulx, bestes et autres nouveiletés  » .

Entre-temps, le vieux Pierre de Piton avait eu de nombreux démêlés avec le capitaine du Saint-Pierre, Baptiste Auxyllia. Non content de l’abandonner à son bord, celui-ci avait, en effet, accusé auprès des Espagnols l’ambassadeur d’avoir fait de la contrebande de guerre… Quoique Génois, ce Baptiste Auxyllia qui commandait la galéasse avait longtemps habité Le Havre et Rouen.

On retrouve, en effet, en 1541, à Rouen, le capitaine Auxyllia, dirigeant dans un chantier qu’il avait installé au Vieux-Palais, la construction de nombreuses galères royales, dont le fameux Jean Ango était l’avitailleur. Une de ces galères, La Couronne, construite à Rouen, était d’une somptuosité et d’une richesse extraordinaire, ornée d’armoiries peintes, de pavois éclatants, avec une chambre décorée de sculptures et de tableaux. Elle ne coûta pas moins de 61 000 livres que, bon gré mal gré, les Rouennais durent payer  !

Les relations ainsi établies par François Ier avec le Maroc se poursuivirent dès lors. Les armateurs et les marchands de Rouen entreprirent de nombreux voyages au Maroc, soit à Rabat, dont il fut si souvent parlé et qui était le port de Salé, véritable repaire de corsaires barbaresques sur l’océan – soit à Safi, dont le nom fut souvent cité dans les télégrammes, soit enfin à Anfa, le Dar-el-Beïda des Marocains, qui n’est autre que Casablanca.

Il figure, par exemple aux Archives de la Seine-Inférieure, un très curieux acte d’association, daté du 5 octobre 1570, entre plusieurs marchands de Rouen, Barthélémy Halle, Alonce Le Seigneur, Lionaventure de Cramant, Eustache Trevache et Adrien Le Seigneur, «  qui s’assemblent et s’associent ensemble pour faire la traicte et tratficq des marchandises au pays de Barbarye, à Safi, à Sainte-Croix-du-Cap-de-Guer, à Merrakeeh et aux terres de Taroudant  » , qui n’est autre que Tarondant, la capitale du Sous

Ces braves Rouennais envoyaient là le navire Samson pour troquer «  des marchandises de toiles blanches  » contre un «  party de sucre  » . D’après Marinol, en effet, la canne à sucre, connue de l’univers entier, figurait dans les états des marchandises vendues en Flandres et à Venise.

Qui sait si les sucres marocains ne servirent point à fabriquer les premiers sucres… de pomme de Rouen  ?

Dans cet acte d’association, on voit qu’Eustache Trevache commandait l’expédition et qu’Andrieu et Laurens Hallé résidaient au Maroc  ; que Barthélémy Halle, probablement le père des deux jeunes trafiquants, et Alonce Le Seigneur, restés à Rouen, fourniraient les toiles, les «  aulneraient  » , feraient les assurances et les cargaisons et fréteraient les navires. Bien entendu, les associés s’interdisaient, «  sous peine de mille écus d’or soleil, toute autre association  » . On constate également dans cet acte que, depuis longtemps déjà, nos marchands rouennais trafiquaient au Maroc. La clause suivante en est la preuve.

« En outre, a été accordé, entre les dessus dicts, d’autant que lesdits Barthélémy Hallé, de Crament et Adrien Le Seigneur ont de présent marchandises audict pays de Barbarie qu’il leur sera loysible de faire venir, assavoir ledit Barthélémy dedans le navire Le Samson, à son prochain retour au présent voiage et par lesdits Adrien Le Seigneur et de Crament, dedans le navire nommé La Trinité, aussy au retour de son prochain voyage, d’autant qu’il y en a ou peut avoir de présent en essence audit pays de Barbarie, ou celles qui pourraient avoir été acheptées pour eulx… »

Quels étaient donc ces braves Rouennais qui avaient signé ce contrat fort curieux, où les apports étaient faits mi-partie en marchandises, comme dans l’ancien contrat de commande, et mi-partie en argent  ?

Quelques-uns sont connus. Eustache Trevache était un capitaine de navire, car en 1584, on le retrouve commandant L’Espérance, de 120 tonneaux, pour le compte du Rouennais Cardin Haistre, toujours sur la côte du Maroc, à Safi et au Cap du Guir.

Adrien Le Seigneur, lui, était un riche armateur rouennais, demeurant sur la paroisse Saint-Jean. En 1581, avec Octavien Lenoir de Dieppe, il arme L’Espérance et Le Croissant pour le Brésil. En 1595, il s’associe encore avec Favet et Chauvin, de Dieppe, pour armer Le Serpent, un navire de 97 tonneaux, pour le Brésil.

Devenu sire de Renneville, Adrien Le Seigneur, ainsi que nous l’a appris Gosselin dans une note fort curieuse, fit construire rue du Gros-Horloge, un de ces admirables logis sculptés, en bois, ornés de panneaux de terre cuite, qui furent démolis lors du percement de la rue Jeanne-d’Arc.

Une de ces maisons a été reconstruite dans le square Saint-André  : elle appartenait aux Scott de la Mésangère.

L’autre, celle de notre négociant marocain Adrien Le Seigneur, avait été remisée, en 1870, dans un des postes de l’ancien Pont-Suspendu. Pendant la guerre franco-allemande, les Prussiens brûlèrent la plus grande partie des bois sculptés.

Il reste cependant trois grands médaillons sculptés, qui ornaient la frise du pignon et qui ont été placés dans la galerie du Musée des Antiquités, organisée par M. Léon de Vesly.

Il existe, du reste, de la maison de l’armateur rouennais un dessin dans les Monuments français de Willemin et dans la belle lithographie de la Rue du Gros-Horloge de Bonington.

Pour en revenir aux rapports maritimes de Rouen et du Maroc au XVIe siècle, on trouve encore bien d’autres mentions d’armements faits à cette époque pour la côte barbaresque.

En 1580, Adrien Le Seigneur, déjà cité, fait lui-même le voyage du Cap-Vert, du Maroc et du Sénégal, à bord de La Gallaire, navire de 80 tonneaux à Nicolas Saussay, de Dieppe. En 1581, Jacques Mignot et Guillaume Bosquet, de Rouen, affrètent à destination du Maroc et pour trois ans, Le Grand-Emerillon, commandé par Pierre Clavet. Guillaume Bosquet établit un comptoir et laisse un facteur. C’est ce qui résulte d’arrêts du Parlement du 21 novembre 1582 et du 8 juin 1584. En 1584, Guillaume Avisse, d’Honfleur, affrète La Madeleine de 100 tonneaux à Corneille Cupre, pour Safi et le Cap de Guir (Santa-Cruz-du-Cap-de-Guir) .

En octobre 1587, partent de Rouen, Le Don-de-Dieu, de 150 tonneaux, qui appartient à Corneille Cupre, commandé par Jean Lemonnier et Le Cayman, de 100 tonneaux à Michel Dubois, capitaine Nicolas Le Roi.

Eux aussi, se dirigent vers Safi et Anfa – la Casablanca actuelle – avec une cargaison de «  toiles, cardes, clous, cordes, ficelles à sucre, barils, peignes, poudres  » , mais en route, ils rencontrent une escadrille anglaise, dont le vaisseau amiral porte le nom de Marchand royal. Ces corsaires anglais prennent et pillent nos deux pauvres navires rouennais, d’après ce qui est constaté dans deux actes du tabellionnage des 12 janvier et 25 août 1588.

En 1588, voici encore un autre départ pour le Maroc, Safi et le Cap de Guir, c’est Le Petit-Levrier ou Petit-Basset (250 tonneaux) , affrété par Vivien Colas de Dieppe à Corneille Cupre et à François Marc. Enfin, en 1597, Thomas Verdier de Rouen affrète encore – toujours pour Safi – Le Don-de-Dieu, de 70 tonneaux, à Jean Bulteau et à Jean de Saint-Léger.

Est-il besoin d’ajouter, quand on voit ces rapports périodiques et constants entre Rouen et la côte marocaine, que bon nombre de Français séjournèrent alors – quelquefois fort longtemps – au pays du Maghreb  ? Quand Henri III, en 1577, établit dans l’Empire du Maroc un consulat et une agence commerciale, il y avait des Français établis déjà depuis longtemps en terre marocaine, notamment Guillaume Bérard, un Marseillais, qui fut notre premier consul à Fès.

Parmi ces Français se trouvait aussi un négociant rouennais, Pierre Treillaut, qui devint un officier très important de la maison de Mouley-Aclunet, où il se trouvait quand son fils Mouley-Cheik repoussa, le 12 mai 1596, le prétendant Mouley-Nacer, soudoyé par Philippe II d’Espagne. Ce n’est pas d’hier, en effet, que datent au Maroc les compétitions dynastiques et Abd-el-Aziz, Mouley-Hafid et Raissouli ont eu des prédécesseurs  !

Notre Rouennais, Pierre Treillaut, a laissé de son séjour à la cour marocaine une relation manuscrite que possède la Bibliothèque nationale (Mss. Fr. 3603) , adressée de Rouen au connétable de Montmorency et intitulée  : Discours véritable de la seconde et dernière bataille donnée à Taquate, le 12 mai 1596, et qu’il a signée  : Pierre Treillaut, «  officier domestique de Mouley-Ahmed Chérif (el Mamoun) , roy de Mauritanie, qui estoit en sa court lorsque ladite bataille se donna  » . Il existe aussi une relation imprimée de la première bataille, livrée près de Fès, le 30 août 1595, et qui semble aussi, d’après M. Jacqueton, dans ses Documents marocains, avoir été écrite par notre Rouennais, qui dirigeait une factorerie.

On peut avancer, sans crainte d’être contredit, que les négociants rouennais étaient fort estimés au Maroc. On en a la preuve par l’ambassade célèbre et les projets de Razilly, suscités auprès de Richelieu par l’impulsion du Père Joseph, qui, combinant un vaste plan d’expansion coloniale, rêvait, dès 1610, d’englober dans notre domaine le Maroc tout entier.

Dès 1624, le sultan Muley-Zeidan, qui avait été longtemps en lutte avec son frère Muley-Cheikh, invitait les négociants rouennais à reprendre leur commerce sur la côte marocaine, commerce interrompu depuis deux ans.

« Le caïd Hantar, dit l’auteur de la Lettre écrite sur Muley-Arzid, roi du Tafilalet, publiée à Paris en 1670, écrivit alors à Rouen, au sieur Paul Lebel, qu’il appelait Tager Paulo, qu’il eût à revenir traiter et que la colère du roi était apaisée : ce qu’il fit ». Quand Paul Lebel, ce négociant rouennais, abandonna le Maroc, c’est l’auteur de la Lettre écrite, « demeurant depuis vingt-cinq ans dans la Mauritanie », qui lui succéda dans son comptoir.

Tout ce commerce du Maroc avec Rouen, Dieppe, les villes du Ponant, consistait toujours en des échanges. Rouen et Saint-Malo, dit un mémoire du consul Estelle, à Saint-Olon, qui fut chargé de mission au Maroc, importaient chaque année 200 000 livres de toiles, notamment des toiles dites bretonnes, fabriquées à Morlaix. Ces échanges étaient d’autant plus profitables, dit encore Saint-Olon, que la valeur des produits de France vendus dépassait de beaucoup celle des achats.

Comme aujourd’hui encore, les Juifs marocains étaient les intermédiaires ordinaires entre les négociants rouennais importateurs et les Maures des villes de l’intérieur, de Fès, de Mesquinez de Taroudant. Ils vendaient ces toiles, très recherchées des indigènes, sous le nom de créas, mais elles furent bien rapidement concurrencées par les toiles de Silésie et d’Angleterre.

En dehors des toiles, les exportations du Maroc à Rouen et à Dieppe consistaient surtout, au XVIIIe siècle, en laines, en cire et en cuirs. La Description de tous les ports et rades de 1682 indique qu’il se faisait à Mogador «  un commerce considérable de laines, de cire et de cuirs, commerce qui pendant plus de trente ans appartint aux marchands de Dieppe et ne fut interrompu que par la conquête de Muley-er-Rachid, quand il fut nommé roi du Tafilalet  » , en 1664.

On exportait aussi à Rouen de l’étain. Un mémoire du consul Prat l’indique en ces termes  : «  En l’année 1663, on découvrit dans le royaume de Fès une mine d’étain très fin et très riche et il y eut un vaisseau de Rouen qui en chargea jusqu’à 1 300 kilos à la fois  » .

Comme autrefois aussi, les sucres étaient expédiés en grande quantité. À un moment donné, le grand-duc de Toscane se mit en tête de truster les cuirs et les sucres du Maroc. Heureusement, notre représentant, de Lisle, put s’y opposer. Dans une lettre à Villeroy, il l’indique ainsi  : «  On veut entreprendre les moulins à sucre dont il y aurait une grande ruine au négoce qu’il y a de Rouen, Dieppe, Le Havre et La Rochelle, mais je me comporterai pour l’empêcher  » .

Les sucres, comme nous l’avons dit, venaient du pays du Sous et du Tâmesna, , dont la capitale était justement la ville d’El-Anfa des Portugais, la Casablanca actuelle. Entre parenthèses, il est bon de savoir que les Chaouia, «  les Pasteurs  » , ces tribus qui attaquèrent si vivement nos troupes, ne sont pas de véritables tribus autochtones.

Après le massacre et la dispersion des véritables tribus indigènes par Youssef-ben-Tachfin, ces Chaouia vinrent de la Tunisie où elles nomadisaient à l’arabe, pour s’établir dans ces parages. Placés un peu comme un État-tampon, les Chaouia, très ardents, se battirent tantôt dans les rangs des armées de la dynastie des Beni-Merin, en 1470, tantôt avec les Portugais et tantôt avec la dynastie des Chérifs saadiens, à partir de 1520.

Pendant cette période du commerce rouennais, un des principaux établissements sur la côte marocaine fut celui du célèbre Thomas Legendre, le grand négociant protestant, à Sainte-Croix. Un mémoire adressé par l’intendant de marine de Vanvré, en 1687, en parle en ces termes  : «  Il n’y a que trois maisons françaises à Sainte-Croix, dont la principale est celle du sieur Legendre, marchand de Rouen. L’agent est le sieur Jacques Bogard, lequel est de la R. P. R. (religion prétendue réformée) et fort attaché à son hérésie  » . D’autres comptoirs à Sainte-Croix et à Tétouan étaient aussi tenus par des Huguenots.

Il nous reste à indiquer un dernier établissement des Rouennais au Maroc, non plus sur la côte de l’Atlantique, mais sur la Méditerranée, entre Melilla et Tétouan, non loin de la ville d’Oujda, aux îles Alboucèmes ou Alhucemas, sur la côte du Rif. En 1666, les frères Joly, de Rouen, associés avec un sieur Guillaume Petit, marchand anglais établi à Cadix, conçurent le projet de fonder un établissement aux îles Alboucèmes. Un des frères aborda avec une barque flamande et obtint tout ce qu’il voulut du gouverneur Cheik-Arrar, auquel il vendit toute sa cargaison.

«  Il luy donna, dit la Relation du voyage de Roland Fréjus en 1666, tout ce qu’il pouvait souhaiter et même il lui permit de faire un établissement dans ses terres où le sieur Joly laissa un homme appelé Étienne Desarves, de Bayonne.  »

Enthousiasmé, Joly revint à Cadix rendre compte de son succès à ses associés, comptant jeter là les fondements d’un grand comptoir, comme le Bastion de France, dans la Régence d’Alger. Malheureusement, une lutte sanglante s’était élevée entre les deux fils de Mouley-Ali, le fondateur de la branche des chérifs filaliens. L’un d’eux, Mouley-Archid, s’empara des îles Alboucèmes, interna Cheik-Arrar qui avait favorisé les frères Joly et réduisit en esclavage le sieur Desarves, leur agent. Après cet échec, nos Rouennais abandonnèrent leur projet qui fut repris et réussit fort bien avec Roland Fréjus et ses associés marseillais.

Peu à peu, en effet, Marseille, soutenue très énergiquement par sa Chambre de Commerce, avait absolument conquis et accaparé tout le commerce des côtes barbaresques, luttant contre l’influence anglaise qui augmentait chaque jour et contre une compagnie danoise d’Altona, qui avait acquis une très grande importance dans tous les ports marocains. À la fin du XVIIIe siècle, le commerce rouennais au Maroc n’est plus cité dans les rapports de nos consuls, notamment dans ceux de Chénier, notre consul à Safi et à Salé, le père d’André Chénier.

Qui sait si un jour, nos négociants et nos industriels rouennais, dont les produits ont repris la route de l’Algérie et de Madagascar, ne réimporteront pas leurs toiles blanches à Safi, à Salé, à Santa-Cruz-du-Cap-de-Guir, à Mazagan, à Casablanca, à Mogador comme le firent leurs entreprenants aïeux du XVIe siècle  ?

Les persans à Rouen

Les Persans ont toujours eu un faible pour la Normandie, où ils sont venus assez souvent, et les Normands voyageurs ont souvent poussé leurs explorations jusqu'à Téhéran. En réalité, c’est un Normand, fils d’un brave orfèvre de Rouen, Paul Lucas, qui, vers 1685, a révélé la Perse et ses admirables trésors d’art aux Français, quand il publia sa Description de la Perse, avec une relation des troubles advenus dans l’empire ottoman. Et que de merveilles artistiques Paul Lucas, qui était le grand antiquaire de Louis XIV, qui connaissait admirablement tous ces pays du Levant, maintes fois traversés, dut rapporter en France  : tapis et étoffes somptueuses, faïences et céramiques, manuscrits enjolivés de miniatures délicates  ! Encore est-il qu’après avoir poussé par Damas, Alep, Erzurum, jusqu'à Ispahan, il se vit un beau jour dépouillé de nombreuses antiquités qu’il avait recueillies dans un couvent de capucins de Bagdad, et qu'à son retour il fut fait prisonnier par un corsaire hollandais  ! …

Si Paul Lucas fut un des premiers à voir la Perse et les Persans et à faire connaître ce beau pays à ses compatriotes, d’autre part le Grand Sophi envoya souvent des ambassadeurs en France et ceux-ci vinrent parfois faire un tour en pays normand. La première visite d’une ambassade persane à Rouen remonte au XVIIIᵉ siècle, en 1715. La Perse était cependant à ce moment, en proie à de sérieuses divisions intestines et Houssein, le fils du Shah Soliman, se vit alors sérieusement menacé par les Afghans qui avaient envahi Kandahar et dont un des chefs, Mir-Mahmoud, devait en 1722 s’emparer de la Perse entière.

Cependant à cette époque, le 2 septembre 1715, arriva à Rouen Mehemet Rissabeck, ambassadeur du grand Sophi de Perse. Quelques jours auparavant, il avait été précédé par l’alcade Moula, secrétaire d’ambassade et par Alsabé, son porte-étendard. La ville de Rouen, toujours hospitalière, reçut cet envoyé extraordinaire du Shah de Perse en grande pompe, et Mehemet Rissabeck fit son entrée comme un gouverneur de province, salué par les salves d’artillerie du Vieux-Palais et précédé par les compagnies bourgeoises des Arquebusiers et de la Cinquantaine, qui avaient revêtu leurs costumes de gala. Les fêtes en l’honneur de l’ambassadeur du grand Sophi ne durent pas être très importantes, car le jour même on apprenait la mort du roi Louis XIV, qui s'était éteint la veille, après un règne de soixante-douze ans, dans son palais de Versailles. À la Cathédrale, on venait de commencer en son honneur les prières des Quarante-Heures.

Il faut arriver à notre époque pour retrouver le passage de la venue à Rouen d’autres grands personnages persans.

De nos jours, parmi ces visites de Persans, deux furent particulièrement curieuses et intéressantes, ce furent celles de deux ambassades persanes venues successivement, à quelques années d’intervalle, en 1857 et en 1860, étudier nos industries locales.

La première avait à sa tête Ferruck-Khan, un homme fort intelligent, d’une quarantaine d’années, qui avait rang d’ambassadeur pour cette mission extraordinaire en France. Physionomie grave, un peu sévère, à teint mat, à longue barbe noire, Ferruck-Khan, comme l’ont fait les Persans actuels, n’avait pas dépouillé le costume national. Il était vêtu de larges pantalons flottants en soie rouge, de babouches, portait deux longues pelisses l’une jaune d’or, l’autre grise, attachées par des agrafes de diamants. Deux esclaves le suivaient partout, l’un portant sa pipe, un long chibouck, l’autre un petit réchaud. Ferruck-Khan était accompagné de nombreux officiers, drogmans et interprètes, sans compter les domestiques. Il y avait là Neriman-Khan, premier secrétaire et général d’infanterie  ; Mirza-Riza, premier interprète, un jeune homme qui était bien connu à Rouen, où, quelques années avant, il avait suivi, comme élève brillant, les cours du chimiste Girardin.

C'était Mirza Riza qui avait un peu préparé cette mission de Ferruck-Khan, en venant quelque temps auparavant faire à la Chambre de Commerce d’intéressantes conférences sur les rapports industriels entre la Perse et la France. Accompagnaient encore l’ambassadeur  : Mirza Ali Négui, deuxième secrétaire  ; M. Fochetti, professeur de chimie au collège médical de Téhéran, et un négociant allemand, M. Debbeld, qui s'était fort entremis dans l’organisation de cette excursion.

Tout d’abord, l’ambassade persane s’arrêta à Elbeuf, le 4 septembre 1857, au matin, et fut reçue par le maire et les autorités. Après un banquet qui fut servi à l’Hôtel de Ville, Ferruck-Khan se mit à visiter les principaux établissements de la ville, allant avec son cortège de la fabrique Poussin à l’usine Jules May, de chez M. Edmond Bellest chez MM. Adolphe Béer, Legrix, Mollet, Randoing et Chennevières. Quand le soir arriva, le grave Persan, qui avait multiplié les questions, était initié à tous les secrets de la fabrication de la draperie elbeuvienne et avait recueilli, par l’entremise de ses secrétaires, maintes notes intéressantes.

Reçue le soir même à Rouen, vers sept heures et demie, l’ambassade persane, qui était descendue à l'Hôtel de France, remit au lendemain 5 septembre les affaires sérieuses. Ferruck-Khan, accompagné de nombreux commerçants et industriels rouennais, ne commença même les visites projetées aux grands établissements industriels qu'à onze heures du matin. À ce moment, les grands landaus, où avaient pris place l’ambassadeur, coiffé de son haut bonnet de fourrure, et ses interprètes, ainsi que les commerçants qui l’accompagnaient, se mirent en route. Par la rue Grand-Pont et le Pont suspendu, ils allèrent visiter tout d’abord l’usine Crépet, puis le tissage mécanique Fauquet, où Ferruck-Khan fut reçu à l’entrée par M. Fauquet et son fils Alfred Fauquet, puis chez M. Hartog Frères. Dans tous ces établissements, l’ambassadeur écoutait avec une grande attention les détails qui lui étaient fournis par Mirza-Riza qui, très instruit, ne se contentait pas de traduire les renseignements, mais les accompagnait d’un commentaire intéressant.

À la Foudre, notre brave Persan s’initia au peignage du lin et à son filage et fut fort étonné de voir le fil d’une ténuité extrême, sur les broches, faisant 3.000 tours à la minute.

Par la route de Caen, où la population ouvrière s'était massée pour voir défiler ce pittoresque cortège, Ferruck-Khan se rendit aux établissements Malétra, visita les fours en activité et, pour se reposer de cette vision des travailleurs poursuivant leur tâche dans ce milieu de feu et de flammes, demanda sa longue pipe et en tira philosophiquement quelques bouffées.

Infatigable, l’ambassadeur se rendit ensuite à Déville, où il visita très longuement la célèbre fabrique d’indiennes Girard, où il fut reçu par MM. Bardin et Lanner. Là surtout, il se montra observateur, intelligent, demeurant longtemps dans chacun des ateliers, particulièrement dans l’atelier de gravure sur rouleaux, comparant les procédés inventés par la science moderne avec les moyens de fabrication de l’Orient qui, malgré leur simplicité, ont produit de si admirables étoffes et tissus.

En dépit de la fatigue de cette promenade, un banquet réunissait le soir, à l’Hôtel de France, les visiteurs de la journée. L’aspect de la réunion était fort pittoresque, car aux uniformes militaires, aux habits noirs, se mêlaient de nombreux costumes orientaux. On avait eu, en effet, l’idée de convier à cette fête de nombreux négociants algériens en séjour à Rouen et qui vinrent parés de leurs turbans et de leurs haïks de cérémonie. Que de noms jadis connus à Rouen dans l’industrie et le commerce rappelle la liste des convives de ce banquet, que présidait M. Verdrel qui, bientôt, allait devenir maire de Rouen. Il y avait là MM. Pouyer-Qœrtier père, Cordier, Fuméry, Tavernier, Cessier, Chenevière, Raupp, le savant Pouchet, le chimiste Girardin, Baudry, Hébert, Rollet, E. Legrand, Depeaux, Miroude, Bazille, Rondeaux, Fauquet, Hartog, Vaussard, Barbet, Mollock, négociant allemand et Debbeld, consul du duché de Brunswick.

Longtemps, on causa dans le salon d’attente de l’hôtel, brillamment décoré, et Ferruck-Khan exposa en quelques mots rapidement traduits le but de son voyage.

Bien que je ne sois pas ici comme ambassadeur, dit-il, je saisis l’occasion de montrer l’entente filiale — on n'était pas encore aux ententes cordiales — qui règne entre nos deux pays. Je crois espérer que les relations commerciales que je viens de nouer prendront des proportions plus vastes pour le bien de la France et du pays d’Iran, grâce aux traités de commerce qui vont être renouvelés.

Au dessert, en une allocution très aimable, M. Verdrel, qui devait bientôt recevoir la décoration de l’ordre du Soleil, souhaita la bienvenue à Ferruck-Khan et but à sa santé, bien que celui-ci, comme tous les Orientaux, n’ait bu que de l’eau pendant tout le cours du repas.

À neuf heures et demie, l’ambassade persane se rendit au Théâtre-des-Arts, où une troupe nouvelle venait de terminer ses débuts. Pour ce gala, on donnait le Gendre de M. Poirier, le second acte de la Fille du Régiment, fort bien chanté par Mlle Lavoye, une chanteuse charmante  ; Bonnesseur et le ténor Bouvard.

Avec une impassibilité orientale, Ferruck-Khan assis dans la grande loge de la préfecture, écouta les vocalises du ténor, et ne se départit de sa gravité que lorsque les jolies ballerines du corps de ballet Mlles Bulana, Bertho, Juliette, vinrent danser un divertissement féerique inspiré par les Mille et une Nuits. Ferruck-Khan, dont les plaques de diamants brillaient et émerveillaient toute la salle, voulut bien applaudir. À sa rentrée à l'Hôtel de France, pavoisé de drapeaux persans, il dut encore écouter la longue sérénade donnée par les choristes du Théâtre-des-Arts, qui, conduits par Voiron, chantèrent le chœur des Buveurs de La Juive, les chœurs du Songe d’une nuit d'été et de Robin des Bois.

Où diable croyez-vous que l’ambassade persane, lasse de tant de plaisirs, ait été se reposer le lendemain  ? Tout simplement, comme on dirait aujourd’hui, en une garden-party organisée en son honneur, dans une propriété de La Bouille  ! Le plus curieux, c’est que, le soir venu, Ferruck-Khan et Mirza Riza se rendirent. .. à la Loge maçonnique de la rue des Carmes, où la vieille loge rouennaise La Persévérance couronnée, fondée en 1817 par Duval d’Angoville, avait organisé une tenue blanche en leur honneur. La Persévérance couronnée, à laquelle appartenaient Félix Pouchet, Desseaux, Brevière, Dieutre, Théodore Lebreton, Michel Durand, avait coutume d’affilier les étrangers, comme le prince Stotidzo, de Jassy, comme le moldave Bulsch, qu’elle reçut solennellement.

Cette visite maçonnique n’empêcha point Ferruck-Khan, le lendemain 6 septembre 1857, d’aller au milieu d’une foule énorme visiter la Cathédrale, où l’abbé Picard le reçut. Il s’arrêta quelques instants devant les tombeaux des d’Amboise et de Brézé, et ressortit par le portail des Libraires, où on lui montra les travaux de restauration qui venaient à peine d'être terminés. Un rapide coup d'œil était ensuite jeté sur le portail de l'église Saint-Maclou et sur Saint-Ouen, car Ferruck-Khan avait promis au chimiste Girardin de visiter l'école préparatoire des sciences, où Mirza Riza se souvenait d'être venu étudier, et au muséum d’histoire naturelle, où Félix Pouchet répondit à ses nombreuses questions. L’heure du départ était arrivée, et à deux heures, toute l’ambassade persane reprenait le train pour Paris, où elle devait rester jusqu’au mois de novembre. En gare, au buffet, elle se rencontrait avec une mission indienne, très somptueusement vêtue de costumes étincelants et qui arrivait d’Angleterre. La gare de la rue Verte devenait le concert des ambassadeurs  ! …

Trois ans après, le 22 juillet 1860, une mission persane tombait à Rouen, où elle était aussi bien reçue que la première  ! Celle-là nous arrivait de Dieppe, où elle était débarquée du paquebot de New-Haven  ! Elle se composait de Hussan Ali Khan, de Mohzen-Khan, qui avait pris une part considérable au siège d’Hérat  ; du colonel Abdorrasul-Khan, du premier drogman Nazar Agha, du conseiller Mirza Bozorg. À vraiment dire, ce fut une sorte de mission. .. Chimique, car le temps de séjour des diplomates persans se passa en expériences. En effet, notre éminent concitoyen, le chimiste Houzeau, avait, à cette époque, le monopole de l’enseignement de la chimie à de jeunes Persans, qui suivaient ses cours très exactement.

L’un de ces jeunes élèves, Mirza Kasim, profita de la présence de cette ambassade persane pour donner au laboratoire de chimie, une petite représentation de son savoir-faire. Avec un véritable brio, en présence de toute l’ambassade, qui avait visité les laboratoires de l’enclave Sainte-Marie, le jeune Persan improvisa une leçon de chimie et exécuta très habilement toute une série d’expériences. Après une visite à la Préfecture, où le secrétaire général, M. De la Guéronnière, avait fait bon accueil à l’ambassade, celle-ci termina sa soirée au Temple des Loges maçonniques, où étaient réunies des délégations des loges de Paris, du Havre et de Fécamp. Mirza Abdorassul Khan et le colonel Mirza Abdul Vahab, qui avait été étudiant en médecine à Rouen, avaient été, en effet, initiés aux pratiques maçonniques dans la loge rouennaise de la Persévérance couronnée.

La matinée du lendemain fut employée à différentes visites aux monuments, pendant lesquelles la nouvelle ambassade persane fut guidée par M. Verdrel. Très rapidement, comme dans toutes ces excursions officielles, on passa par la Cathédrale, par le Palais-de-Justice et par l’Hôtel-de-Ville, où Hussan Ali Khan visita longuement la Bibliothèque. Les journaux du temps ont même recueilli cette belle pensée que le brave persan laissa tomber de sa bouche  : «  La fréquentation des bibliothèques a eu la plus utile influence sur les mœurs des hommes  » , pensée que Joseph Prudhomme aurait pu contresigner de son légendaire paragraphe.

Sur cette sage maxime, l’ambassade d’Hussan-Ali-Khan, jugea qu’elle n’avait plus rien à faire à Rouen et reprit le train pour regagner Ispahan, Téhéran et la ligne. Depuis, il n’est point à notre souvenir qu’aucun Persan officiel soit venu montrer le bout de son bonnet de fourrure à Rouen même, car les acrobates persans, qui de temps à autre figurèrent dans les troupes des cirques, ne représentaient que fortuitement la dynastie persane  ! Nasser-ed-Din qui fut le premier souverain venu en France, en 1873, après les terribles événements de 1870, ne poussa aucune excursion jusqu’en Normandie. On voit que son fils Moussafer-ed-din l’a imité, et bien que son auto eût pu le transporter rapidement au Havre, il a préféré demeurer à Paris pendant le mois de Rajab13.1. Usbek dans les Lettres Persanes de Montesquieu, n'écrivait-il pas à son ami Ibben  : «  Les voyageurs cherchent toujours les grandes capitales qui sont une espèce de patrie commune à tous les étrangers  » ?

Les chiens de la cathédrale

De tous les côtés on a beaucoup parlé des chiens qui viennent d'être attachés au service de surveillance de nos musées nationaux et en particulier au Musée du Louvre. Du jour au lendemain, Max et Mylord sont devenus des chiens d’importance, ces chiens d'État émargeant au budget, et on a fort approuvé cette innovation originale.

L'État, pourtant, en cette matière de surveillance et de vigilance par les chiens, s'était laissé distancer par l'Église qui, depuis longtemps, avait attaché à la garde de ses basiliques, pendant la nuit, de bons toutous, spécialement dressés à cet office. La plupart du temps, du reste, c'étaient même les Chapitres qui étaient chargés d’organiser et de diriger cette surveillance.

Bien souvent, on a cité les fameux chiens de Saint-Malo, vingt-quatre dogues, qui étaient lâchés tous les soirs sur les grèves pour empêcher les fraudeurs et les contrebandiers de débarquer pendant la nuit. Eh bien  ! Les terribles malouins étaient à tout prendre, des «  chiens d'église  » et avaient commencé par garder la nuit les églises de la ville. Quand ils passèrent au service municipal — et ce fut dès 1155 — ils étaient toujours entretenus par les vingt-quatre chanoines de la ville. Ceux qui entretenaient le chenil qui fut tout d’abord rue Garangeau, puis rue Saint-Thomas-la- «  Venelle aux Chiens  » , puis sous le bastion de Hollande. Ce sont les chanoines, nous apprend le curé d’Avranches, Pierre Cousin, dans ses manuscrits, qui avaient la charge du Chiennetier, ou valet de chiens, qui, tous les soirs, à la nuit tombante, quand les portes étaient fermées, conduisait ces chiens redoutables en dehors de Saint-Malo, au son d’une trompette bruyante, et qui, le lendemain matin, les ramenait au chenil.

À Rouen, dès le XVe siècle, la Cathédrale eut aussi des chiens de garde, et c’est le Chapitre qui en avait la direction. Si on s’en rapporte aux délibérations capitulaires, on voit que la «  loge aux chiens  » était dans la Cour d’Albane, qui servit et sert encore à tant d’usages différents. Dès le 22 septembre 1449, en un temps où la ville de Rouen était encore soumise à la domination anglaise, on trouve mention de ces utiles auxiliaires dans une délibération ainsi formulée  :

« Le Trésorier enverra un de ses serviteurs coucher dans la Tour Saint-Romain, comme c'est la coutume, et on tiendra dans l'église deux chiens, pro securitate ».

Cette dernière désignation indique bien le caractère qui était donné à ces chiens, gardiens vigilants. Ils avaient vraisemblablement leurs loges, canicunum vers l’ancien bâtiment du Trésor, puisque le Trésorier était chargé de leur service.

Plus tard, en 1479, le nombre des chiens de la Cathédrale dut être encore augmenté. On traversait une période de misère, de famine, de désordres. Les pauvres par centaines, les femmes et les enfants, les lépreux, venus de Sainte-Venisse à Boisguillaume et de Sainte-Marguerite au Mont-Gargan, encombraient les nefs de l'église. À la faveur de ces troubles, des malfaiteurs avaient même enlevé les vases d’or de la chapelle de la Vierge, en novembre 1479, et volé les troncs. Le Chapitre, dès lors, prit la résolution suivante  :

On nommerait un gardien de plus et on introduirait dans l'église un nombre beaucoup plus grand de chiens, qui, par leurs aboiements, préviendraient de la présence des impies et des sacrilèges.

Une autre délibération nous apprend qu’on chargea Raoul Pantou d'élever et de dresser plusieurs chiens pour la garde de l'église et surtout pendant la nuit. On ne faisait, du reste, qu’imiter ce qui avait été décidé pour l'église de Coutances.

Les chanoines, pour assurer la protection de l'église et de ses biens, décidèrent que les maîtres de la fabrique veilleraient et auraient soin que le dit Raoul Pantou, comme il est dit, cherche plusieurs chiens, qu’il nourrirait et qui seraient mis à la garde de l'église pendant la nuit — ad huiusmodi Ecclesiae maxime vocibus custodiam. Et pour le tout, ils s’en rapportent aux maîtres de fabrique.

Quels étaient ces chiens  ? Étaient-ce des mâtins anglais, des chiens écossais, des chiens alains, des chiens allemands, appelés alors houa-ward, chiens de cour et de surveillance  ?

Peut-être étaient-ce simplement des chiens normands, alors fort réputés comme chiens de garde. Ils n'étaient point certainement comme les chiens royaux, tondus du côté droit en signe distinctif. Mais certainement, suivant la coutume, ils portaient des colliers aux armes du Chapitre.

Les chiens de Raoul Pantou n’exercèrent leur surveillance que peu de temps — une année environ — car, en septembre 1480, on rencontre à leur sujet la délibération suivante  :

Le moyen de garde n'étant pas honnête — inhoneste — pour la police de l'église, Raoul Pantou devra expulser, à cause de leurs aboiements, les chiens de service.

Bien qu’ayant toujours ordonné le respect et la bonté pour les animaux — la Fête de l’Ane, les bénédictions de chiens de Saint-Hubert en sont des exemples — l'Église ne tolérait point, en effet, que la solennité de ses cérémonies liturgiques fût troublée par l’introduction d’animaux dans les basiliques.

À la Cathédrale de Rouen, on en a la preuve par cette délibération très ancienne du Chapitre puisqu’elle date du 20 août 1433 :

Le service divin est trop souvent troublé par les aboiements des chiens. À l’avenir les chapelains et les chanoines s’abstiendront d’en amener au chœur et au chapitre. {Arch. De la S. Inf, G. 2127}.

Encore est-il que les chiens amenés dans l'église par les chanoines n'étaient pas des chiens de luxe, des chiennels, c'étaient pour la plupart des chiens de défense chargés de protéger leur maître pendant la nuit, quand ils se rendaient aux offices.

Cette interdiction de l’entrée des chiens et animaux dans les églises était si générale qu’il existait une véritable fonction instituée dans ce but. C’est celle du Canicularius, du chiennier ou chasse-chien, le cachequen, ce sobriquet normand souvent donné par ironie aux sacristains ou aux custos campagnards. Son rôle est ainsi défini par un concile d’Espagne de 1585.

Le canicularius est celui qui chasse les chiens de l'église. Tous les samedis et les vigiles, quand cela aura été ordonné par le Trésorier, il chassera les chiens.

Encore aujourd’hui dans les églises d’Espagne dont les portes sont souvent fermées que par un rideau et où les chiens peuvent s’introduire aisément, il existe des chasse-chiens.

Comme on l’a vu, c’est surtout aux époques de désordre que l’on ordonnait la surveillance de la Cathédrale par les chiens. En 1557, les premières prédications huguenotes ne furent pas sans jeter le trouble dans l'église. À la faveur des émeutes, plusieurs vols se produisirent, notamment celui commis par Reynaud, orfèvre de Paris, qui dérobe le reliquaire célèbre «  L’Angelot d’or  » , et celui commis au tombeau du roi Charles V.

À la suite de ces méfaits, on intime l’ordre aux gardiens de l’autel de la Vierge et à celui du Trésor, au clerc de chœur, au coûtre ou sacristain, de coucher la nuit dans l'église. Déjà on avait rétabli la loge des chiens «  située en Albane  » , près du logis du fondeur de cloches. Dans le compte de Léger Le Veneur, procureur de la fabrique, de 1548 à 1549, on trouve, en effet, mention de la nourriture des chiens d'église et cette mention se renouvelle jusqu’en 1558.

C'était alors le coûtre ou bedeau qui était chargé de leur entretien. En 1552, les frais «  pour le pain des chiens  » d'église se montaient à 18 livres.

Il est à penser que les chiens de la Cathédrale ne furent plus, dès lors, supprimés, car leur rôle continua jusqu'à la Révolution. Parmi les obligations du clerc de l'œuvre, renouvelées en 1760, il est indiqué qu’il «  nourrira à ses frais un dogue qui couchera dans l'église pour veiller à la sûreté ainsi qu’il est d’usage  » . Une tradition veut même qu’un de ces chiens très ardents à l’attaque et à l’appétit féroce, ait été appelé Quatre oreilles, comme ayant les oreilles doubles.

Est-ce lui ou un de ses ancêtres qui figure dans cette bizarre sculpture qui se trouve au grand portail intérieur de la Cathédrale, dans le voisinage de la rose, à droite, derrière les grandes orgues  ?

Ce curieux bas-relief représente une tête d’homme, coiffée d’une calotte à trois cornes, tête au masque osseux et barbu, au nez puissant, au regard vivant abrité sous d'épais sourcils, face énergique et maigre, caractérisée comme un portrait et que flanquent deux chiens couchés, allongeant leurs pattes, râblés et nerveux.

Certainement, cette sculpture appartient au XIVe siècle et a dû être exécutée par quelque artiste de l’atelier de Jean Perier, — comme l’a déjà démontré M. Maurice Alinne, — dans la période qui va de 1370 à 1384. Est-elle une allégorie symbolique ou faut-il y voir avec la tradition populaire, le souvenir d’un de ces coûtres, chargés de l’entretien des chiens de garde de la Cathédrale  ? Toujours est-il que dans une frise de la Chapelle Saint-Etienne figure aussi un chien de garde accroupi, représenté dans une pose très naturelle.

Si sérieux qu’aient été les services de ces chiens de la Cathédrale, ils n'étaient pas comparables à ceux que rendait l'équipe de chiens dressés de l’abbaye de la Trinité-du-Mont, sur la côte Sainte-Catherine. Ceux-là firent l’admiration du cardinal Louis d’Aragon, lors de son séjour en France et à Rouen sous François Ier. Il en parle longuement dans son Journal de voyage, recueilli par son secrétaire italien Antonio de Beatis et dont le texte a été publié en 1905 par Pastor.

Ces chiens, divisés en deux équipes, faisaient comme des écureuils tourner une grande roue en bois, qui montait et descendait alternativement d’un puits extrêmement profond un seau plein et un seau vide.

« Ces chiens, dit le narrateur italien, sont si bien dressés qu'ils obéissent comme une personne et avec tant d'instinct que lorsqu'un seau plein est prêt d'arriver, ils s'arrêtent et sortent hors de la roue. E con tanto sentire che subito come la secchia piena e sopra se fermano et se bustano fora da la detta rota ».

Pour les services qu’ils rendaient aux moines de Ste-Catherine, ces bons chiens auraient mérité d'être canonisés comme le fut ce chien auvergnat nommé Ganelon, qui, ayant sauvé un enfant mordu par un serpent, fut accusé d’avoir voulu le tuer et fut martyrisé. En souvenir de ce fait, il aurait été mis au nom des saints sous le nom de Saint-Guignefort, d’après Étienne de Bourbon, qui écrivait au XIIe siècle et qui parle du culte que le peuple lui rendait. Legrand d’Aussy a répété cette fable dans ses Contes et fabliaux, mais depuis on a prouvé que cette merveilleuse aventure était originaire de l’Inde. C’est l’avis de Th. Benfey, dans son Pantschatantra, recueil de fables indiennes ; c’est aussi celui de Loiseleur-Delonchaux dans son Essai sur les fables indiennes et de Lancercau dans sa traduction de l'Hitopadesa.

Dans tous les cas, on voit que nos chiens gardiens de musées ou d’expositions ont eu des aïeux vigilants et habiles comme les chiens de la Cathédrale, qui excellaient ad sequendum latrones aut ad capiendum malefactores «  à suivre les cambrioleurs ou à surprendre les apaches  » , race malfaisante dont les noms ont pu changer, mais qui a toujours existé et n’est point près de disparaître  ! …

Les théophilanthropes à Rouen

La crise religieuse amenée par la séparation des Églises et de l'État a provoqué la fondation de divers comités comme celui «  de la célébration des fêtes humaines  » qui semblent vouloir reprendre les différents essais de religion civile, tentés par la Révolution française, avec Chaumette, avec Robespierre ou avec les Théophilanthropes sous le Directoire.

Cette dernière tentative, qui vient d'être très minutieusement étudiée par un professeur d’histoire du Lycée de Caen, M. A. Mathiez, fut peut-être l’effort le plus intéressant de la Révolution pour remplacer par une religion naturelle les religions révélées. S’efforçant, comme l’avaient demandé jadis les orateurs de la Convention, de donner un point d’appui solide à la morale, la Théophilanthropie voulut résumer toutes les idées religieuses en un credo fort court, en une foi tout à fait ordinaire et en un culte d’une simplicité primitive. Du dogme, elle ne prit «  qu’un couple d’idées  » , — comme disait drôlement Lareveillère-Lepeaux, qui fut son grand protecteur  : un Dieu et une âme. Ce fut une doctrine de fraternité très simple, très modeste, très raisonnable, basée sur une morale cherchée partout, dans tous les temps et chez tous les peuples, de Confucius à Socrate. Elle pouvait convenir à tous les pays, à toutes les époques, à tous les gouvernements.

Ainsi l’avaient voulu ses fondateurs, Chemin-Dupontès, homme sans éclat, prudent, respectueux, sorti des loges franc-maçonniques où s'était élaborée sa doctrine, et Valentin Haüy, le protecteur des aveugles, esprit plus vaste, plus enflammé et plus ardent.

Inauguré pour la première fois, le 15 janvier 1797, dans la petite église de Sainte-Catherine, à Paris, le nouveau culte, qui compta rapidement de très nombreux adhérents, Bernardin de Saint-Pierre, Dupont de Nemours, Creuzé-Latouche, se répandit surtout après le coup d'État du 18 fructidor, et grâce à l’appui des cercles constitutionnels, gagna la province.

En notre pays normand, il devait prendre une certaine importance, et dès ses débuts, il reçut l’adhésion de plusieurs Normands  : Goupil de Prefeln, le député de l’Orne au Conseil des Anciens, l’ancien constituant, «  le patriarche des Théophilanthropes  » ; l’abbé Michel, de Coutances, qui fut l’un des premiers orateurs du nouveau culte et qui composa ses premières hymnes  ; Lecoulteux de Canteleu, le grand banquier de Rouen, l’ancien député du Tiers aux États-Généraux, alors député de la Seine au Conseil des Anciens, et qui devait mourir pair de France.

À Rouen, le grand propagateur de la Théophilanthropie fut un homme actif, intelligent, Étienne-Vincent Guilbert. Comme d’autres adeptes de la religion naturelle, comme Chassant, vicaire de Saint-Germain-l’Auxerrois, comme Parent, ancien curé de Boissise-la-Bertrand, près de Melun, comme Latapy à Bordeaux, comme J. -B. Chapuis, prêtre marié, comme Léger à Châlons, comme Julien, de Toulouse ou Malfusson à Sancerre, anciens ministres protestants, Guilbert était un ancien prêtre. Né à Saint-Jean-sur-Cailly, paroisse aujourd’hui réunie à Saint-André-sur-Cailly, il avait été vicaire de l’ancienne église de Saint-Vigor, puis à la Révolution s'était fait homme de lettres, créant une imprimerie et diverses publications : la Vedette normande, le Répertoire universel et la Semaine. Il avait publié de 1793 à 1804 l'Almanach des gens de goût et collaboré avec Soivan, l’ancien avocat général au Parlement de Grenoble, aux Lettres philosophiques. En dépit de son libéralisme, il avait été obligé de se réfugier en Suisse en 1793 et sur un arrêté du département avait été incarcéré quelque temps. Esprit large, il avait participé au mouvement encyclopédique d’où était sortie la Société d'Émulation et avait même présidé cette association nouvelle où il se rencontra avec nombre d'écrivains et de savants. Ses opinions philosophiques semblaient donc le désigner pour présider à l’introduction de la nouvelle religion à Rouen.

Tout d’abord, sous le titre de Principes fondamentaux de la Religion des Théophilanthropes, Guilbert réimprima dans l’imprimerie qu’il avait installée rue Nationale, n° 29, sur l’emplacement de l’ancien couvent des Cordeliers, tout le Manuel, l’Instruction élémentaire et le Recueil de cantiques de Chemin, puis groupa autour de lui un certain nombre d’adhérents, qui partageaient son engouement pour les nouvelles doctrines. Il est à remarquer, comme l’indique fort justement M. Mathiez, qu'à Rouen se trouvèrent réunis dans la société théophilanthropique, nombre d’anciens adversaires, réconciliés dans la religion «  naturelle  » . Guilbert qui n’avait pas prêté serment à la Constitution civile du clergé, qui avait pris la défense du roi dans le Journal du Commerce, en reproduisant un article assez violent d’un journal parisien La Révolution de 1792, et qui de ce fait, avait vu sa feuille supprimée  ; Guilbert qui avait en l’an VI dirigé des accusations contre certains terroristes comme l’instituteur Hubert, accepta le concours et l’aide de ces mêmes terroristes pour établir à Rouen la Théophilanthropie.

Autour de lui, en effet, on voit figurer Clavier qui, après avoir été officier municipal sous les municipalités modérées Rondeaux et de Fontenay, devint membre actif de la Commune réorganisée par Legendre, Louchet et Delacroix  ; Élie Gueroult, qui fut arrêté par la réaction thermidorienne, en l’an III  ; Grandcourt, le vinaigrier de la rue des Bons-Enfants, qui fit, lui aussi, partie de la Commune et fut désarmé en 1793 ; Le Roy, autre terroriste. Il faut aussi citer le chimiste Descroizilles, ancien girondin, qui fut dénoncé comme fédéraliste et arrêté en 1793.

La première manifestation du culte n’eut pas lieu à Rouen, mais dans la banlieue, au Mont-aux-Malades, qui était alors le chef-lieu du canton de Sotteville. La vieille église romane de Saint-Thomas-le-Martyr de l’ancien prieuré des chanoines, avec sa nef et ses deux collatéraux, fut affectée au culte théophilanthropique dès le 31 décembre 1797. Aignan, Bois-Guillaume, Martin-du-Vivier, Déville, Maromme étaient affectés au culte catholique.

Le bonhomme Horcholle, fervent catholique, qui n’est point suspect de tendresse pour la nouvelle secte, mais qui a noté ses débuts à Paris et a même assisté, dit-il, à une réunion théophilanthropique à l'église Saint-Roch, n’a garde d’oublier, dans son manuscrit sur la Révolution, l’introduction de la religion nouvelle dans la région.

Ce jourd'hui, dimanche, 31 décembre, écrit-il, la nouvelle société établie à Paris n'ayant pu encore obtenir d'église à Rouen, s'est emparée de l'église du Mont-aux-Malades et y a fait l'ouverture de ses exercices, qui consistent à saluer l'Éternel, lui offrir des carottes, navets et autres légumes, des herbes, des fleurs et des fruits suivant la saison. Ensuite, on fait une lecture ou un discours dans la chaire à prêcher. Après quoi, on chante des hymnes patriotiques. L'infâme Guilbert, ex-prêtre, apostat, jacobin, terroriste, y a débité un discours exécrable contre Jésus-Christ, la Vierge, les saints et la religion catholique... Tous les spectateurs et curieux ont été scandalisés.

Ailleurs, Horcholle racontera que Guilbert, dans une de ces réunions, proposa la création d’un impôt de dix francs sur chaque hostie servant aux communions. En dépit de sa singularité, le nouveau culte avait conquis d’assez nombreux adhérents, puisqu’en ventôse an VI, les Théophilanthropes adressaient une pétition à la municipalité de Rouen, pour obtenir l’ancienne église Saint-Éloi.

Parmi les signataires au nombre de vingt-sept, on relèvera les noms de Delozier, de François Barjolle, qui appartenait à une famille d’entrepreneurs rouennais, de Christophe Jermier, ancien membre ardent de la Société populaire  ; d’Hamon, de Bertin, de Blondel le jeune, de Le Couturier, de Friquenot. L’administration municipale consentit à cette concession de l'église Saint-Éloi, par une délibération du 4 germinal, mais l’administration centrale, dans sa séance du 7 germinal, révoqua l’arrêté en alléguant qu’antérieurement elle avait mis l'église Saint-Éloi à la disposition de l’autorité militaire.

Provisoirement, les Théophilanthropes continuèrent à chanter leurs hymnes sous les voûtes de l'église du Mont-aux-Malades, jusqu’en vendémiaire an VII, où ils réclamèrent pour leur culte l'église Saint-Patrice, qui servait alors au culte catholique. Si invraisemblable que parût ce partage des édifices du culte entre différentes religions, il existait déjà antérieurement même à la Révolution et Grégoire, dans son Histoire des Sectes, a cité les églises où se retrouvaient, les catholiques et les protestants d’Alsace, séparés seulement par un voile et rappelé que l'évêque de Québec avait permis qu’on tînt un prêche dans sa cathédrale.

La municipalité de Rouen permit donc, par un arrêté en date du 23 vendémiaire an VII aux Théophilanthropes «  d’exercer leur culte à l'église Saint-Patrice tous les jours depuis midi très précis, jusqu'à trois heures également très précises  » , c’est-à-dire à partir de la dernière messe. Horcholle indique du reste le motif de cette fixation.

« On a fixé cet instant, dit-il, afin que les citoyens qui se trouvent aux exercices qui se font le jour du décadi dans le temple décadaire, puissent se réunir avec eux et que lorsque le décadi tombe un dimanche, le curé « intrus schismatique » de Saint-Patrice puisse avoir fini sa messe ».

L’arrêté de la municipalité autorisant les Théophilanthropes déterminait du reste assez minutieusement les droits des deux cultes en présence. Tous les objets dans l'église, stalles, autels, statues, ne pouvaient être sous aucun prétexte dérangés. Ils pouvaient cependant les voiler pendant leur réunion. Ils pouvaient également se servir de la sacristie pour y déposer les inscriptions, l’autel et les costumes. La garde des clefs était confiée à un dépositaire désigné par l’association théophilanthropique dont le nom devait être indiqué à l’administration municipale.

Ces précautions prises, l’administration centrale ratifia la décision municipale et les Théophilanthropes purent inaugurer leur culte en l'église Saint-Patrice, le 10 brumaire an VII. En quoi consistaient les cérémonies de la «  religion nouvelle  » et quel était l’aspect de leur temple. Sur ce point, une gravure de Mallet représentant l’intérieur d’un temple théophilanthropique, fournit quelques renseignements intéressants sur ce que pouvait être l’aménagement de l'église Saint-Patrice.

De grands rideaux séparaient la nef du chœur réservé aux catholiques, tandis que de nombreux écriteaux portant les maximes philosophiques ou morales étaient apposés sur les piliers. C'était une des obligations spéciales du culte nouveau, qu’on retrouve un peu partout, dans les villes et dans les centres où il s'était propagé, comme à Auxerre, à Sens, à Bourges, où le culte théophilanthropique se maintint longtemps. On y lisait des maximes qui rappelaient un peu celles du Décalogue  : Nous croyons à l’existence de Dieu et à l’immortalité de l'âme. — Adorez Dieu. Chérissez vos semblables. Rendez-vous utiles à la Patrie — Femmes, voyez dans vos maris les chefs de vos maisons — Maris, aimez vos femmes, et rendez-vous réciproquement heureux.

Au milieu de la nef était disposée une sorte de petit autel bas et circulaire, enguirlandé de fleurs. Dans plusieurs villes, on voit que cet autel était souvent formé par un tonneau couvert de draperies. En face, se dressait une petite tribune en forme de pupitre, dissimulée sous un tapis où prenait place le ministre ou l’officiant, quand il ne montait pas dans la chaire du culte catholique. Quant aux assistants, tête nue, ils restaient assis sur des chaises, placées sans ordre, entourant la tribune des musiciens, qui souvent comme à Saint-Patrice étaient remplacés par les organistes, soit Delaporte, un aveugle-né, soit Broche, le maître de Boïeldieu, qui fut un des premiers théophilanthropes rouennais.

Quelle était la liturgie suivie dans ces réunions de fidèles  ? Quelle était la «  messe théophilanthropique  » ? Si l’on s’en rapporte au Rituel publié par Chemin en l’an VII, et qui rapprochait le culte nouveau des religions positives, au début du service, les enfants de chœur déposaient sur l’autel, la corbeille de fleurs. Après le chant d’introduction, le père de famille, qui remplissait le rôle de ministre, vêtu d’un costume spécial, habit bleu, tunique blanche et ceinture rose, prenait la parole pour inviter l’auditoire au recueillement. Ensuite, il récitait à haute voix l’invocation «  Père de la Nature  !  »

L’invocation terminée, les assistants procédaient en silence à l’Examen de conscience, sorte de confession tacite, aidée par des demandes faites par «  le père de famille  » . Après quoi, chacun s’asseyait pour entendre des lectures ou des discours de morale, entrecoupés par le chant de quelques hymnes, ou par l’Invocation à la Patrie. La plupart de ces chants, au nombre de trente et un, étaient empruntés aux odes de J. -B. Rousseau. Les chants des fêtes nationales ou révolutionnaires étaient composés spécialement, tel par exemple l’hymne à la Souveraineté du Peuple, dû à Rallier, un des premiers théophilanthropes, tel l’hymne «  Père de l’Univers  » , de Desorgues  :

Peuple, quand tu diras : « C'est de l'Être Suprême Que je tiens mon autorité ».
Dans la bouche des rois, ce qui fut un blasphème,
Sera pour toi la vérité.
Tyrans, votre cause cruelle
Se fonda sur la trahison.
La cause du peuple a pour elle
Dieu, la Nature et la Raison.

Tout cet appareil de cérémonies ne présente rien qu’on n’ait rencontré dans les cultes révolutionnaires de la Raison ou de l'Être suprême. Ce qui fait l’originalité du culte des Théophilanthropes, c’est que pour faire oublier à la nation le christianisme, à l’exemple de l’ancienne église, il suivait l’homme dans les différentes circonstances de sa vie. «  Pourquoi, avait dit La Reveillère-Lepeaux, se contenter d’enregistrer l’enfant à sa naissance «  comme un ballot à la douane  ?  » Et les Théophilanthropes s'étaient empressés d'établir une sorte de baptême civil, sans oublier le parrain et la marraine, qui, devant le père de famille, promettaient d'élever l’enfant dans les principes républicains. À Sens, où le culte naturel fut très développé, l’officiant, avec son doigt trempé dans l’eau, traçait sur le front de l’enfant les lettres C. T. (citoyen théophilanthrope) . On mettait également du miel dans la bouche de l’enfant et on plaçait dans ses petites mains quelques fleurettes si c'était une fille, ou un rameau de chêne si c'était un garçon, en prononçant ces mots symboliques  ; «  Qu’il soit doux comme le miel  ! Que le parfum de ses vertus soit plus doux que celui des fleurs  !  » et on chantait les strophes  :

Dieu bon, d'un crime imaginaire,
Pourrais-tu punir un enfant ?...

On avait aussi imité les cérémonies de la première communion remplacée par l’examen public passé après un cours de morale. On avait reconstitué le mariage religieux avec un appareil assez pittoresque. Les époux paraissaient à l’autel «  enlacés de rubans et de fleurs dont les extrémités étaient tenues de chaque côté par les anciens de la famille  » , et l’on échangeait l’anneau et la médaille d’union, le tout accompagné de discours. Lors des funérailles, on plaçait dans le temple un tableau sur lequel étaient écrits ces mots  : «  La mort est le commencement de l’immortalité, et devant l’autel on mettait une urne entourée de feuillages. C’est ce cérémonial qui fut suivi, par exemple, lors des obsèques de la fillette de Haüy. Le père de famille ajoutait en quelques mots  : «  La mort a frappé l’un de nos semblables. Conservons le souvenir de ses vertus et oublions ses fautes  » .

Il est à penser qu’on ne célébra point souvent à Rouen ces cérémonies d’un symbolisme doux, simple et inoffensif et qu’on se contenta du service ordinaire, ainsi décrit par Horcholle  :

Le père de famille est monté dans la chaire à prêcher et y a discouru. C'était un instituteur de la rue Saint-Eloi, Nicolas Foubert. On a fait les offrandes, on a chanté des hymnes patriotiques avec accompagnement de l’orgue qui était touché par le citoyen Delaporte, organiste aveugle, membre de la société. Il y avait des sentences imprimées sur des cartons accrochés aux piliers de l'église.

C’est à ces incidents sans importance que se borna l’opposition faite aux Théophilanthropes rouennais. Tout au plus, le 30 pluviôse an VII, se produisirent quelques farces dirigées contre ceux que la malice populaire avait ornés du sobriquet de «  filoux en troupe ou filles en troupe  » .

Tout l’exercice se fait dans la nef. Ensuite le «  père de famille  » et ses associés sont allés dîner au cabaret du Chêne-Vert, en haut de la rue Dinanderie, où tout le monde indistinctement, était bien reçu en payant chacun son écot. Parmi les chanteuses, on a remarqué la fille du fameux jacobin Mabon. On a tenu banquet jusqu'à cinq heures du matin. On a sorti en groupes et accompagnés d’un mauvais violon, ils ont chanté, crié, hurlé et troublé le repos public.

Ce jour-là, dit Horcholle, quelques jeunes gens dispersés dans le temple s’avisèrent de plaisanter le nouveau culte. Les uns par leurs démonstrations semblaient critiquer ou quelquefois applaudir le père de famille, pendant qu’il instruisait ses auditeurs ou sectateurs dans la chaire à prêcher. Les autres cinglaient de l’eau des bénitiers par la figure de la quêteuse. D’autres dans les chapelles collatérales contrefaisaient le hurlement du chien ou les cris du chat et le propos ordinaire du perroquet en chantant «  jaco, jaco  » , par allusion aux Jacobins qui assistaient à cette cérémonie.

Le commissaire Ernoult saisit au collet un de ces farceurs, lui fit voir son chaperon et, au nom de la loi, l’entraîna hors du Temple. Il se forma un attroupement et il en résulta un esclandre, quand le commissaire tira son pistolet et menaça de faire feu après avoir arrêté trois jeunes gens qui furent jetés en prison. L’un fut élargi le soir même. L’autre était le fils d’un parfumeur de la rue des Carmes, le troisième le fils d’un boucher de la rue de la Savonnerie. Ils furent jugés, condamnés à plusieurs décades de détention et aux frais des affiches. En germinal, le tapage se renouvela et un nommé Gambu fut condamné pour ce fait.

Le culte théophilanthropique se répandit-il en dehors de Rouen  ? Au Havre, un certain Duclerc, avec quelques Jacobins, essaya de fonder un culte théophilanthropique en adressant une circulaire à différents amis, et s’ouvrit de ses projets au Comité de direction de Paris, dans une lettre que Grégoire a publiée, mais on ne trouve point la trace de la réalisation de ce projet. Dans l’Eure, malgré l’hostilité cachée des autorités, il se fonda des sociétés théophilanthropes à Verneuil et à Bernay, en nivôse an VI, si on s’en rapporte à une lettre adressée par Mater à l’instituteur Chapuis et publiée par Grégoire dans son «  Histoire des Sectes  » .

Peu à peu, surtout après le coup d'État du 18 brumaire an VIII, la Théophilanthropie alla en décroissant, et en l’an X, un arrêté des Consuls interdisait les réunions dans les édifices nationaux. Vainement, les derniers fidèles protestèrent et le pauvre Chemin-Duponiès, créateur de la secte, fut réduit à colporter ses leçons de latin à travers les rues du Vieux-Paris. À Rouen, depuis longtemps, les derniers Théophilanthropes avaient abandonné la nef de Saint-Patrice, et Guilbert, l’ancien républicain, était devenu le panégyriste enflammé du général Bonaparte parcourant la Seine-Inférieure  !

En réalité, la Théophilanthropie, qui fut comme l’a dit l’abbé Sicard, «  le plus sérieux essai de religion naturelle  » fut une religion trop raisonnable, sans mystères et sans foi, pour pouvoir s’implanter définitivement. «  Elle recommandait la vertu avec des écriteaux, ont écrit les Concourt  ; elle enseignait l’immortalité de l'âme avec des pancartes. Elle reposait trop sur une bibliothèque, au lieu de reposer sur un tabernacle  » .

Un archevêque de Rouen en Syrie au IXem siècle

La mission du cardinal Dubois, archevêque de Rouen, en Syrie et en Palestine, à la fois patriotique et religieuse, car elle a surtout pour but d’affirmer le prestige de la France, n’est pas sans réveiller les souvenirs, les traditions, les intérêts qui lièrent tous les pays du Levant à la terre normande.

Bien avant le mouvement des Croisades, les pèlerinages pour la Terre Sainte furent nombreux parmi les Normands, gens hardis et aventureux, comme leur duc, Robert le Diable, qui, dès 1032, prenait le bourdon et gagnait pieds nus, Jérusalem. Cependant, malgré tout, les voyages des archevêques et des évêques normands sont rares. Pour la plupart, ils étaient retenus dans leurs diocèses par l’exercice de leur charge et aussi par les ducs-roi, qui ne souffraient pas volontiers qu’ils s'éloignassent des pays où s’exerçait leur pouvoir politique.

Cependant, un prélat qui tint un très grand rang dans l'église de Rouen, puisqu’il fut l’archevêque de Guillaume le Conquérant et de Robert Courte-Heuse, fit le voyage de Rouen à Jérusalem dans des conditions très curieuses, nous a contées Orderic Vital, le vieil historien normand.

Ce prélat c’est le quarante-sixième archevêque de Rouen, Guillaume Bonne-Ame, qui, en 1079, succéda à Jean d’Avranches, l’auteur du De officiis ecclesiasticis, si curieux à consulter sur les usages liturgiques du diocèse de Rouen. C'était, du reste, comme lui, un fils de prêtre, ce qui n'était pas rare, en ces temps primitifs, où les vocations sacerdotales se décidaient tardivement. Il était donc le fils de Ragbod de Fiers, évêque de Séez, qui était entré dans les ordres après la mort de sa femme. Il appartenait à une haute famille ecclésiastique et était le cousin de Guérard Fleitel, le père de Guillaume Ier, évêque d'Évreux, qui a donné son nom aux communes de St-Pierre et de St-Denis-de-Bosc-Guérard, dans l’Eure. Dès sa jeunesse, on lui avait donné le nom de Guillaume le Clerc et surtout de Guillaume Bonne-Ame, à cause de sa douceur d’esprit, de sa bienveillance et de sa bonté. Prêtre, il devint bientôt chanoine à Rouen, puis archidiacre, au temps de l’archevêque Maurille, dont le tombeau existe encore dans le déambulatoire de la Cathédrale.

Il remplissait tranquillement ses fonctions à la Cathédrale, quand l’abbé du monastère de Saint-Evroult-en-Ouche, Thierry, venu à Rouen à la suite de dissensions avec Robert de Grantménil, décida de faire le pèlerinage de Jérusalem.

S’y rendrait-il seul  ? Ce n'était guère l’habitude à cette époque, où les pèlerins se réunissaient pour voyager par petites troupes. Il prit donc comme compagnons de route, Hébert de Montreuil, le premier moine qui avait pris l’habit à l’abbaye de St-Evroult, et Guillaume Bonne-Ame, notre futur archevêque rouennais.

Après avoir fait bénir, suivant l’usage, leur costume, long surcot à pèlerine, chapeau orné d’un insigne religieux en plomb, panetière et bourdon les voilà tous trois partis à pied, par les routes de Lorraine, d’Alsace et de Bavière. Longtemps, ils marchèrent, s’arrêtant d’hospice en hospice, en suivant une voie que bien d’autres pèlerins avaient suivie avant eux. C’est ainsi que les trois compagnons arrivèrent un beau jour dans la vallée du Danube, dans un grand hospice fondé en 1089, et qui, d’après Pertz, le savant érudit allemand, serait la petite ville de Melk, en Autriche, où devait plus tard s'élever, sur les rochers une puissante abbaye bénédictine.

Comment diable, cet hospice de voyageurs et de passants était-il dirigé par un normand, — et qui plus est un bas-normand —, qui se montra tout heureux de retrouver, dans ce coin allemand, quelques compatriotes  ? Orderic Vital, dont nous suivons le récit, nous apprend qu’il s’appelait Angot, qu’il était le parent de Roger de Tœny, dit l’Espagnol, le porte-étendard de Normandie, qui fut le fondateur de l’abbaye de Conches. À tout prendre, ce bonhomme Angot était un vieux soldat des ducs Richard et Robert qui, au retour d’un pèlerinage aux Lieux Saints, avait trouvé à occuper ses loisirs militaires dans cette bourgade de Bohème.

Pendant que notre trio, Thierry, Hébert et Guillaume Bonne-Ame, se reposait dans ce bon gîte, arriva un prélat bavarois, qui se rendait, lui aussi, à Jérusalem. Le bon Angot lui présenta ses amis normands et lui demanda s’il voulait bien les admettre dans sa compagnie, pour le reste du voyage. À quoi l'évêque de Bavière consentit. Tous firent donc route ensemble assez facilement, par la Hongrie, car depuis la conversion des Hongrois et du roi Étienne au Christianisme, il s'était élevé des hospices sur la route, jusqu’aux limites de l’Empire grec. Les hospices étaient généralement annexés à des monastères et se trouvaient dans les endroits difficiles, passage de rivière ou col de montagne. À Constantinople, par exemple, on trouvait l’Hospice de Samson, dont Jacques de Vitry, plus tard, dans son Historia Orientalis, a fait un si grand éloge. De là, à travers l’Asie mineure, les pèlerins gagnaient Antioche, la vieille ville religieuse, dont on apercevait sur la montagne la longue enceinte crénelée. Nos voyageurs y parvinrent, mais là ils changèrent d’avis sur la route à suivre. Hébert de Montreuil et quelques autres, voulurent atteindre Jérusalem par la route de terre, mais il tomba malade à Laodicée de Syrie, une petite ville peu éloignée d’Antioche, et revint en toute hâte, dès qu’il fut remis, dans la paix de son monastère normand. Guillaume Bonne-Ame, l’abbé Thierry et l'évêque bavarois, préférèrent la voie de mer et s’embarquèrent sur un petit navire, Port-Saint-Siméon, sur la côte septentrionale du golfe d’Antioche, ainsi nommée parce que saint Siméon Stylite y mourut en 592.

C’est aujourd’hui Scueïdich, le port d’Antioche, entouré de jardins où abordent les bateaux arabes et où les missions américaines, soit dit en passant, ont depuis longtemps créé des écoles publiques importantes. Comme jadis Saint-Paul et Barnabe, qui s’embarquèrent là, pour aller évangéliser en Chypre, nos voyageurs, eux aussi, abordèrent dans l'île et se rendirent au monastère de St-Nicolas. Il est assez difficile de savoir quelle était cette église de St-Nicolas, de Famagouste, dont le nom n’apparaît qu’en 1211, très postérieurement au voyage de nos Normands  ; l'église St-Nicolas de Nicosie, où, d’après Enlart dans son ouvrage sur l'Art gothique en Chypre, il existe encore des bâtiments monastiques anciens très délabrés  ; enfin le monastère St-Nicolas-des-Chats à Akrotiri, près de Limassol, qui est le plus célèbre couvent de Chypre et le plus ancien puisqu’il remonterait à Constantin. Il était ainsi appelé, d’après le P. Étienne de Lusignan, parce que lorsque le duc Calocer fit bâtir ce couvent par les moines de St-Basile, il leur imposa la condition de nourrir cent chats, grands destructeurs de serpents dans l'île.

À son arrivée au monastère, l’abbé Thierry, déjà très vieux et très fatigué par le voyage en mer, s’affaissa en pleurant, dans l'église, répétant qu’il verrait peut-être la Jérusalem céleste, mais qu’il ne pourrait pas atteindre la Jérusalem terrestre. Pendant que le prélat bavarois était parti chercher quelque secours, l’abbé Thierry, après s'être étendu au pied de l’autel et avoir croisé les mains, s’endormit éternellement. Quand le prélat revint, il trouva l’abbé de St-Evroult, mort. Aussitôt il réunit tous les pèlerins de l'île et fit devant eux l'éloge mortuaire du défunt. Tous, avec leurs bâtons, devant le portail de l'église, creusèrent alors une tombe pour l’ensevelir  ; mais il se produisit un miracle, qui s’est souvent répété dans l’hagiographie et que nous conte en détail Orderic Vital. Quand on voulut lever le corps de l’abbé Thierry, il était si pesant qu’on ne put le mettre dans la fosse préparée. On le transporta alors devant l’autel, où de nombreux pèlerins atteints par la fièvre trouvèrent souvent la guérison de leurs maux. Longtemps les moines de St-Evroult gardèrent le souvenir de leur abbé et solennisèrent sa mémoire à la date du 1er août.

Resté seul de tous ses compagnons, Guillaume Bonne-Ame, de l'île de Chypre, par bateau se fit transporter à Joppé, d’où il parcourut toute la Palestine visitant toutes les reliques offertes alors à la piété des fidèles. Au VIe siècle, saint Antonin, dans son ltinerarium les a énumérées soigneusement. À Néocésarée, on lui montra le siège où la Vierge était assise quand l’archange Gabriel vint la visiter. À Cana, il put voir le lit où Jésus-Christ s'était placé le jour des noces célébrées en ce lieu. À Sarepta, il considéra le siège du prophète Élie, et à Nazareth, il vit la poutre où s’assit le Christ enfant, qui est remuée facilement par un chrétien, mais qui reste immobile quand un juif veut la soulever.

À chaque pas, Guillaume Bonne-Ame retrouvait quelques souvenirs des livres saints. Ici, c'était l’arbre sur lequel Zachée monta pour voir Jésus  ; là, le figuier où se pendit Judas, plus loin l’autel où Abraham fut sur le point de sacrifier Isaac, le tombeau de Goliath, sur la montagne de Gelboé, couvert d’un amas de pierre. Guillaume Bonne-Ame arriva ainsi à Jérusalem, où il dut payer une pièce d’or, suivant la coutume avant d’entrer. Combien de malheureux dépouillés par les Infidèles étaient venus expirer de faim et de misère sous les murs de la Cité sainte  ! Quand en 1035, Robert le Diable y pénétra en grande pompe, dit la Chronique manuscrite de Normandie (T. XI des Historiens des Gaules) «  il fut pour chacun bailler un besant d’or  » . Les pèlerins se logeaient alors dans l’hôpital des Amalfitains, ou chez les Chrétiens, mais ils n'étaient pas toujours en sûreté dans la ville. «  On craignait toujours, dit Guillaume de Tyr, qu’en se promenant sans précaution, on fût frappé, souffleté, outragé ou même mis à mort secrètement  » . Souvent, les Juifs de Palestine faisaient ainsi expier aux pèlerins chrétiens les outrages dont leurs coreligionnaires étaient abreuvés en France.

Après avoir visité le Saint-Sépulcre, le Golgotha, le Mont des Oliviers, Guillaume Bonne-Ame revint lentement en Normandie, par terre. Sous l’impression de cette visite aux Lieux Saints, il abandonna ses premiers travaux et il entra comme moine à la célèbre abbaye du Bec, où il fut un des meilleurs disciples de Lanfranc. Aussi, quand Lanfranc fut nommé abbé de l’abbaye de Saint-Étienne, de Caen, il amena avec lui, en 1063, Guillaume Bonne-Ame, qui fut chargé de conduire le noviciat. Quand Lanfranc fut appelé comme archevêque à Cantorbéry, Guillaume Bonne-Ame lui succéda à la tête de l’Abbaye, jusqu’au jour où il fut sacré en juillet 1079, archevêque de Rouen, dans la Cathédrale.

L’archevêque Guillaume Bonne-Ame, le pèlerin de Jérusalem, n’est pas encore oublié tout à fait. Sa vie, qui s'étendit sur plusieurs règnes des ducs normands, fut, du reste, très agitée et il fut mêlé, malgré lui, à bien des événements. Il est à peine nommé à Rouen, que le pape Grégoire VII fait faire une enquête sur son élection. Dans des lettres très dures, il le morigène parce qu’il n’a pas fait le voyage prescrit à Rome, ad limina et parce qu’il n’a pas été recevoir le pallium. Malgré tout, il s’emploie dans de grands travaux dans notre première cathédrale, incendiée en 1200. Au nord, il construit le Cloître des Chanoines, dont il reste à peine quelques fondations, et il réédifie l’archevêché primitif, la «  domus  » ecclesiae, dont il reste encore deux salles souterraines  ; en même temps, «  il rénova élégamment, dit Orderic Vital, les demeures canoniales  » . C’est Bonne-Ame qui est, pour ainsi dire, le créateur de la Foire St-Romain. En effet, il transporte de St-Godard à la Cathédrale, le corps de St-Romain et ses reliques qu’il place dans une châsse d’or et d’argent, ornée de pierres précieuses. Pour commémorer cette translation, il ordonne une procession annuelle à St-Godard, en dehors de la ville, en attribuant à tous les assistants des indulgences nombreuses ou pardons. C’est l’origine du Champ du Pardon et partant de notre vieille Foire St-Romain.

Entre-temps, Guillaume Bonne-Ame assiste au fameux Concile de Lillebonne en 1060, où Guillaume-le-Conquérant assure «  la trêve de Dieu  » dans toute la Normandie et réglemente cette vieille ordalie germanique, l'épreuve du fer chaud, qui subsistait encore. À cette date, sur la place de la Cathédrale, un sire Hugues de Songey, accusé de meurtre, était remis en liberté, parce que pendant cinq pas, il avait porté dans ses mains un fer rouge sans être brûlé  ! C’est Guillaume Bonne-Ame qui assistera aux derniers moments et aux obsèques de Guillaume-le-Conquérant à Caen, à celles de la reine Mathilde et de cette charmante princesse méridionale, Sibylle de Conversano, dont on a retrouvé le tombeau dans la nef de la cathédrale, juste au milieu, entre les deux piliers de la tour centrale. Il sera mêlé encore aux intrigues de la princesse Bertrade, comtesse d’Anjou, et bénira son mariage scandaleux avec le roi Philippe Ier de France.

Cela vaudra à Guillaume Bonne-Ame, la censure ecclésiastique et une suspension qui ne cessera qu’en 1106, grâce à l’intervention de son grand ami saint Anselme, évêque de Cantorbéry. Enfin, plein d’années, très vieux, au dire d’Orderic Vital, qui avait été ordonné prêtre par lui, en 1107, dans cette fameuse ordination qui compte 700 clercs, 120 prêtres et 244 diacres, Guillaume Bonne-Ame s'éteignit le 8 février 1110 et fut inhumé dans le Cloître de la Cathédrale qu’il avait fait bâtir. L'épitaphe en vers qui fut placée sur son tombeau, rappelait les hautes qualités morales, qui lui avaient valu son surnom, et aussi la construction du cloître  :

ECCLESIAE LUJMEN DECUS ET DEFENSIO CLERI
CIRCUMSPECTUS ERAS PROMPTUS AD OMNE BONUM
FRATRIBUS HANC AEDEM CUM CLAUSTRO COMPOSUISTI
NEC TUA PAUPERIBUS JANUA CLAUSA FUIT

Plus tard, on transporta cette épitaphe dans une nouvelle salle capitulaire, encore existante, où elle fut encastrée dans la muraille, du côté du levant. En 1731, dit le continuateur de l’historien Farin, on l’y voyait encore. Ce fut le dernier souvenir de cet archevêque, qui à tous ses mérites, joignait, d’après Orderic Vital, celui d'être un très bon chanteur, Cantor peritissimus, doué d’une voix admirable. Peut-être la fit-il retentir souvent dans les solitudes de la Palestine, quand, au temps de sa jeunesse, il visitait les Lieux Saints, où depuis, tant de Français et de Normands ont laissé leurs traces  !

Le « salon de Flore »

En passant dans la rue Saint-Julien, on peut remarquer la transformation que vient de subir un de ces anciens établissements métallurgiques qui firent jadis la fortune du faubourg Saint-Sever, changé en une vaste salle de réunions et de bal. Comme sur les ruines de l’ancienne Bastille, on pourrait inscrire là  : «  Ici on danse, ou plutôt on. .. Dansera  » . Pour le moment, on s’est contenté d’y placer l’inscription  : Salon de Flore, qui évoque le légendaire établissement dont la façade bariolée ornait jadis l’ancienne place de la Croix, à Sotteville.

Le Salon de Flore, ressuscité, ramène l’attention sur l’ancienne salle où trôna longtemps le père Legrain, et qui servit à des usages bien divers  : petit théâtre d’amateurs où les familles aimaient à se réunir, salle de concerts où les orphéons déchaînaient le fracas de leurs cuivres, salle de réunions publiques où les orateurs locaux s’essayaient à l'éloquence en luttant les uns contre les autres, car la « zizanie, ainsi que le disait alors pittoresquement le maire de Sotteville Ménagé, aime souvent à se coulevrer » .

Sous des formes diverses, l’ancien Salon de Flore eut donc son passé, qu’on peut rappeler en quelques notes. Elles peuvent, en effet, présenter quelque intérêt pour l’histoire des petits théâtres, des mœurs populaires et des divertissements anciens.

De tout temps, à Sotteville, on s'était passionné pour le théâtre et l’on a souvent rappelé les Jeux de Sotteville, qui existèrent au Moyen Âge et où l’on interpréta différents mystères, notamment la Moralité des Blasphémateurs de Dieu et la Vie de Judas, joués avec un grand apparat, au hameau de Saint-Antoine. Mais l’ancien Salon de Flore peut se réclamer de souvenirs moins rétrospectifs, car parmi ses précurseurs, il compte quelques illustrations normandes. Tout d’abord c’est l’amusant pitre rouennais Gringalet, Jean-Baptiste Brammerel. Il était déjà connu pour sa verve intarissable qui lui avait valu de nombreuses tribulations et vicissitudes de la part de la police des Bourbons, quand, en 1830, l’idée lui vint d’abandonner le balcon du petit Théâtre des Variétés amusantes et Théâtre des jeux comiques, situé au Grand-Cours, près de la nouvelle gare de l’Ouest, pour venir installer un petit théâtre à Sotteville, sur la place de la Croix. Le 30 mars 1830, les sieurs Gringalet et Vandouer sollicitèrent donc du préfet de la Seine-Inférieure — c'était alors le baron Dupont-Delporte — l’autorisation de donner des représentations «  à l’instar de celles des théâtres des boulevards de Paris  » .

Mal leur en prit d’afficher de si hautes prétentions, car le préfet, arguant de l’article 2 de l’ordonnance du 8 octobre 1824, annonça qu’il ne pouvait consentir à l’autorisation que si le nouveau spectacle pouvait se ranger dans la catégorie des spectacles de curiosités. Gringalet et son associé répondirent que leur théâtre prendrait le titre des Délassements ou Soirées amusantes. Il n’en fallait pas plus pour que l’autorisation fût accordée.

Mais la nouvelle exploitation ne fut guère heureuse, et, au mois de juin, les deux associés se séparèrent. Vandouer voulut continuer et réclamer la remise du droit des pauvres, soit 118 francs restés impayés. Gringalet, lui, reprit sa place aux Variétés amusantes, dans la troupe où brillaient le gros père Dumilieu, si amusant dans La Folie à Saint-Sever, Emile Josse, un borgne qui interprétait à merveille le rôle de Barbeau, dans L’Homme qui bat sa femme, et Félicien, un jeune comique qui avait débuté à Bordeaux.

Après le premier échec de Gringalet à Sotteville, un nommé Simon Troissin qui avait été le régisseur du théâtre, sous la direction de Vandouer, voulut reprendre l’exploitation abandonnée par celui-ci, mais devant les difficultés qui lui furent suscitées, il abandonna la partie. Tous ces échecs successifs de petites scènes improvisées devaient amener la création, à Sotteville, d’un véritable théâtre, une vraie scène populaire. Ce fut le petit théâtre qui devait illustrer le nom de Salon de Flore. Ces noms mythologiques étaient alors à la mode, et Rouen pouvait compter dans le même goût, le Bal de Terpsichore, près de la gare Saint Sever  ; le Jardin de l’Elysée, au Mont-aux-Malades  ; le jardin de Franconville, rue de l’Avalasse  ; le Jardin des récréations champêtres. Le Salon de Flore fut construit en bois sur un terrain appartenant à M. Guyot, et fut ouvert en février 1836, sous la direction de Pierre-Charles Moisseron, qui demeurait alors rue Martainville, nos 51-53.

C'était un enfant de la balle que ce père Moisseron, bien connu dans les théâtres de sociétés qui étaient alors fort nombreux — théâtre de la salle Bellefond dans la rue Beauvoisine, théâtre Saint-Amand, théâtre de la rue Saint-Vivien, théâtre de la rue du Chaudron, de l’impasse St-Denis et tutti quanti. Il avait été longtemps le contre-pitre de Gringalet au théâtre des Quatre-Colonnes, sur le quai, entre la rue de la Tuile et la rue du Bac, et c’est ainsi que l’idée lui était venue de créer le Salon de Flore sottevillais. Bien des Rouennais ont connu ce père Moisseron qui, vers la fin de sa carrière exerça divers métiers  : costumier pendant la série des jours gras et du carnaval et marchand de gaufres pendant l'été. Toujours correct et propret, vêtu de blanc ou de nankin des pieds à la tête, rasé de près, les cheveux gris soigneusement peignés, le nez chaussé de lunettes d’or, il promenait gravement et avec une dignité solennelle, sur un plateau de bois orné d’un peu d'étoffe rouge, une pyramide de gaufrettes saupoudrées de sucre et agitait de la main droite une cliquette au bruit sec et prolongé, tout en criant  : «  Sans pareille  !  »

Le père Moisseron ouvrit le Salon de Flore, avec deux vaudevilles, Haine aux Femmes et le Joueur d’orgues. La troupe comptait un certain nombre d’artistes  : le premier comique Fleury, le père noble Challand, Léon Valois, jeune premier. Ce dernier était le gendre du père Lambert, une autre célébrité des scènes populaires, qui dirigea longtemps le Théâtre des Variétés à Saint-Sever, flanqué de la mère Lambert, une commère méridionale, non moins pittoresque et amusante. Mlle Viard jouait les jeunes premières, Mme Moisseron tenait les rôles de duègne et le brave père Linof, alors jeune, ancien ouvrier tailleur, épris d’art dramatique, qui plus tard devait devenir un guignoliste plein d’entrain, remplissait le rôle modeste d’utilité.

Cette petite troupe du Salon de Flore interprétait un peu tout, drame et comédie  : les Victimes cloîtrées, le Doigt de Dieu, Attar-Gull, la Courte-paille Lestocq, la Forêt Noire, le Dîner de Madelon, le Gamin de Paris, la Laitière de Montfermeil, la Tire-lire, Anina ou L’Esclave, la Cocarde Tricolore, le Château de la Poularde.

Veut-on un aperçu des appointements touchés par les artistes  ? Ils n’atteignaient pas encore les chiffres élevés de nos Brichanteau actuels. Le premier comique avait 80 francs par mois et le chef d’orchestre touchait 100 francs. Malgré la modicité de ces feux, Moisseron eut beau changer la dénomination de sa petite salle, l’appeler successivement Théâtre des Jeunes Artistes, Théâtre des Nouveautés et Salon de Flore — car c’est lui qui avait trouvé ce nom prestigieux — il dut, l’hiver accourant, solliciter du préfet l’autorisation de fermer la salle de la place de la Croix, qui, au printemps suivant, fut exploitée quelque temps par le comédien Janety.

À la fin de 1837, Houdard jeta aussi son dévolu sur le fameux Salon de Flore. Houdard, c'était le théâtre fait homme. Houdard, c'était le type du comédien-amateur alors si répandu dans toutes les classes de la société où l’on s’amusait à «  jouer la comédie  » . Ne se contentant pas d'être un brillant artiste de société, Houdard qui était un brave commerçant de la rue de la Chaîne, avait joué un peu de tous les côtés, à la salle Bellefond, où il était régisseur et acteur, au Théâtre-des-Arts où il avait abordé la tragédie non sans succès dans Régulus. Il avait créé le Gymnase-Olympique à Saint-Sever à l’angle de la rue Lemire et de la rue Lafayette, et devait être directeur du Théâtre-Français. Houdard était aussi un professeur très fier de ses élèves.

À Bellefond, il avait eu comme camarade, l’amusant Joseph Kelm, qui plus tard devait créer le Pied qui r’mue, Kelm, élève de Choron, ténor léger qui excellait dans Blaise et Babet, dans le Dévi de village et dans La Famille normande. Comme élèves, il avait produit Félicien, le fin comique des Variétés, Maria Flécheux, entrée à l’Opéra, et Ravel, qui venait d'être engagé au théâtre de Marseille.

Houdard se proposait d’ouvrir au Salon de Flore un théâtre d'élèves, une sorte de Conservatoire de Sotteville, qu’il appela le Gymnase dramatique. Dans le tableau de troupe, on retrouve le nom du jeune premier Valois, du premier comique Villeneuve, du financier Colomb, de Mlle Angèle, soubrette, et du père Moisseron, l’ancien directeur-créateur du Salon de Flore, tombé au rang de «  grande utilité  » . Au programme, figure l’habituelle liste des comédies et des vaudevilles à couplets du répertoire  ; on ne dédaigne point cependant d’aborder le théâtre classique, et la liste des pièces soumises au visa de l’autorité préfectorale comprend plusieurs comédies de Molière, dont les titres ont eu à subir quelques déformations orthographiques  : Sganarelle ou le Cocu imaginaire, le Dépit amoureux et l'Amour médecin.

Houdard remporta un vif succès pendant cette année d’exploitation, et, l’année suivante, en 1838, il obtenait d'être maintenu dans son privilège. Il était si heureux qu’il écrivait au préfet «  que ce serait pour lui et sa modeste chaumière un grand honneur que d'être visités par un aussi généreux protecteur  » . De plus, Houdard s'était fait autoriser pour adjoindre à son théâtre de Sotteville, une véritable entreprise de tournées, à Déville, Darnétal, Bonsecours. Le maire de Rouen, Bademer, se faisant le porte-parole du directeur privilégié du Théâtre-des-Arts, auquel cette troupe ambulante faisait une rude concurrence, protesta si vivement contre ces incursions de Houdard, que l’autorité préfectorale réduisit son exploitation à la seule scène de Sotteville  ! Entre-temps, Sotteville eut alors un nouveau petit théâtre, installé en 1850-51 dans la rue des Marettes, et où quelques amateurs, réunis sous la direction éclairée de M. François Marc, donnèrent une dizaine de représentations. C’est même là que se révélèrent le chanteur Villefroy et le comédien Duriez, qui, plus tard, devint directeur du Théâtre-des-Arts.

N’est-ce pas, du reste, sur un théâtre semblable, le théâtre de Maromme, que débuta Caron, le Caron de l’Opéra, en 1851, en même temps que M. Grandin, rédacteur au Nouvelliste, et que Dupoux-Hilaire, alors ouvrier typographe et qui devait devenir directeur du légendaire Théâtre Lafayette  ? D’autres petites scènes se créèrent aussi, de ci, de là, à Sotteville. En 1854, un comédien, Roger de Villeneuve, demanda l’autorisation d’ouvrir une nouvelle salle, mais on la refusa. En 1860, Duhamel, gendre de Mme Goffard de Bémy, le père de Sarah et de Biana Duhamel, ouvre aussi un petit théâtre à Sotteville, rue Victor-Hugo, dans la cour d’un marchand de charbon. Il y joua surtout le vaudeville, entre autres la Sœur de Jocrisse.

Enfin, le père Legrain. .. Vint et donna un nouveau lustre au Salon de Flore ! Le père Auguste Legrain, que son amusant spectacle de marionnettes, La Tentation de Saint-Antoine, a rendu légendaire, avait fait un peu tous les métiers. Né à Breteuil en 1806, il avait tout d’abord tenu un café à Elbeuf et n’avait guère réussi dans ses affaires. Entré comme employé au Tivoli normand de Toussaint Baubet, «  le père de la gaîté rouennaise  » , comme l’avait baptisé son biographe Octave Feré, il y avait installé un petit guignol de marionnettes qui avait obtenu un certain succès auprès du public enfantin. Il renouait la tradition des marionnettistes rouennais, comme Radou, comme Cavelier, qui pouvait tenir la pratique pendant vingt-quatre heures. Enchanté de son succès, le père Legrain eut l’idée de transporter son petit spectacle à la foire Saint-Romain où La Tentation de Saint-Antoine, avec les couplets de Sedaine — car ils sont de Sedaine — fit florès.

Entre-temps, le père Legrain jouait la comédie, de tous côtés, dans les théâtres de société. Il avait été notamment régisseur du petit théâtre de la Nitrière, en 1848, et demeurait alors rue de la Pie, 4, dans la maison même de Pierre Corneille  ! … On se rappelle encore d’un rôle de page qu’il interprétait en pantalon gris, avec une couronne de roses sur la tête et un collier de perles autour du cou  ! Ce fut un des succès de la Belle au Bois dormant et des autres petites pièces qu’avec une mise en scène sommaire, il allait jouer à Déville, à Maromme, à Oissel, à Darnétal, avec une troupe qui comptait Saint-Jules, Victor Dède, Vimond, un Caennais  ; Bringeon. Avec l’autorisation de Rousseau, le nouveau directeur du Théâtre-des-Arts, — moins terrible pour les petits théâtres qu’Halanzier, on jouait Bruno le fileur, le Ménage du Savetier, Ma femme et mon Parapluie, les Enragés, le Dîner de Madelon.

Pour son théâtre de marionnettes, soit à la foire St-Romain, soit rue Figori, dans l’ancienne cour des Pigeons, en une maison qui lui appartenait et où il installa en 1867, les Burattines rouennaises pour faire concurrence aux Burattines italiennes de la rue de l’Impératrice, le père Legrain avait aussi son personnel  : le tambour Lacrique, ancien peintre décorateur, qui avait brossé le décor de l’Enfer de la Tentation de Saint-Antoine ; le gros père Poirier, clarinettiste excellent, et le père Albert le violoniste aux longs cheveux, physionomie mélancolique de vieillard que les vers de Louis Bouilhet ont immortalisée.

Mais parfois dans l'ombre — et c'était son droit —
Il lançait, lui pauvre et transi dans l'âme,
Un regard farouche aux pantins du drame
Qui reluisaient d'or et n'avaient pas froid.
Puis, comme un rêveur dégagé des choses,
Sachant que tout passe et que tout est vain,
Sans respect du monde, il chauffait sa main
Au rayonnement des apothéoses.

Le père Albert, qu’on voyait souvent passer tristement dans les rues de Saint-Sever, était un ancien coiffeur de Versailles qui, jeune, avait perdu sa femme, qu’il adorait, dans des circonstances très dramatiques. Il avait conservé de ce triste événement un souvenir très douloureux. C’est vers 1875, que le père Legrain prit la direction du Salon de Flore transformé surtout en café-concert et en salle de bal, soutenant la concurrence avec la Salle d’Apollon, dirigée par Bureau et fondée en 1835, avec la Salle des Deux-Colonnes qui, aujourd’hui, a perdu sa primitive destination. Ainsi que nous l’avons indiqué, le Salon de Flore fut aussi un lieu de réunions politiques, et Gustave Flaubert, dans sa pièce Le Candidat, n’a eu garde d’oublier le Salon de Flore, qui sert de décor au troisième acte de la réunion publique, alors que Rousselin, joué par Delannoy, comparaît devant ses futurs électeurs. Voici en quels termes Gustave Flaubert décrivait la fameuse salle du père Legrain  :

Le Salon de Flore. — L'intérieur d'un bal. En face et occupant tout le fond, une estrade pour l'orchestre. Il y a dans le coin de gauche une contrebasse. Attachés au mur des instruments de musique. Au milieu du mur, un trophée de drapeaux tricolores. Sur l'estrade, une table avec une chaise. Deux autres tables sur les côtés. Une petite estrade plus basse au milieu, devant l'autre. Toute la scène est remplie de chaises. À une certaine hauteur, un balcon où l'on peut circuler.

L’endroit minutieusement décrit par G. Flaubert était peu somptueux. Aussi dans la pièce Ledru causant avec Beaumesnil glisse-t-il que «  pour une réunion politique on aurait pu trouver un endroit plus convenable que le Salon de Flore  » . Plus tard, le Salon de Flore devait encore perdre de sa réputation première, si bien qu’en 1883, le propriétaire voulut le démolir pour construire diverses maisons. Il fut un instant question de son achat par le Conseil municipal de Sotteville, qui en aurait fait une salle de fêtes. En fin de compte, le projet n’aboutit point, et l’antique Salon de Flore disparut pour faire place au Calypso-Théâtre, construit également sur la place de la Croix, et à l'Eldorado, où tant d’orateurs socialistes, Guesde, Lafargue, Sébastien Faure, sont venus prodiguer leurs effets d'éloquence révolutionnaire.

Aujourd’hui le Salon de Flore réapparaît à Rouen même sous une forme nouvelle. La salle éclairée par une large baie vitrée et par des fenêtres au nord, est vaste et haute. Au-dessus de l’entrée sur la rue Saint-Julien, règne une sorte de balcon-terrasse, tandis qu’en face, s’ouvre une petite scène théâtrale.

Si jamais on croit devoir décorer cette nouvelle salle populaire, on pourrait y faire revivre les amusantes figures des anciens impresarii du Salon de Flore, le père Legrain, le père Moisseron et le plus célèbre de tous, l’immortel Gringalet qui amusèrent jadis nos pères avec une ardeur qui semble bien éteinte, et avec une gaîté aujourd’hui disparue.

Les galeries couvertes des quais de Rouen

Dans l’aménagement des villes, la mode fut, au commencement du Premier Empire, de créer des rues couvertes, des galeries monumentales, comme celles de la rue de Rivoli. Dans les villes méridionales, où existent de nombreuses galeries publiques, cette disposition présentait l’avantage de mettre les promeneurs et les flâneurs à l’abri des ardeurs du soleil. Sous les climats du Nord, ces galeries couvertes, rappelant les avant-soliers des maisons au Moyen Âge, servaient de refuges aux passants pendant les temps pluvieux, si fréquents dans ces régions.

C’est très vraisemblablement cette idée qui fit projeter à Rouen l'établissement de galeries publiques couvertes, rappelant les avant-soliers, qui régnaient au pourtour du parvis de la Cathédrale. Dès la fin du XVIIIe siècle, la création de galeries couvertes, avec colonnades, était dans l’air, et un académicien fort connu, d’Ornay, dans une brochure très rare, intitulée  : Essai sur la ville de Rouen, «  Travaux faits et à faire pour la plus grande utilité et le plus grand agrément de cette ville  » , préconisait l'établissement de galeries semblables, sur les quais redressés et alignés.

«  Il serait beau, disait-il, de voir, au moins dans les rues principales, une belle colonnade soutenant un large portique, où l’on pourrait trouver un abri commode, un rendez-vous d’affaires toujours ouvert et libre, et même une promenade couverte qui ne serait pas la moins intéressante ni la moins fréquentée, à cause de son heureuse situation.  » Il songeait même à établir ce portique sur l’emplacement de la forteresse du Vieux Palais démoli, à l’extrémité du port de Rouen.

Il n’en fut pas ainsi, mais en 1806, lorsque la création du Pont de pierre amena le redressement et l’alignement des quais suivant un plan général, conçu par l’administration des Ponts-et-Chaussées, on eut l’idée de prévoir dans la partie la plus étroite des quais de Rouen une sorte de galerie formant colonnade dans le goût de celle demandée par d’Ornay. Cette galerie devait s'étendre en face du pont de bateaux qui était conservé, c’est-à-dire entre la rue de la Tuile et la rue du Bac. Elle devait former une sorte de corps avancé sur le quai, et d’Ornay, qui put apprécier cette nouvelle construction, trouve «  qu’elle empiétait considérablement sur le quai  » . Au surplus, cette galerie couverte avec colonnade, ne fut jamais terminée. Le sieur Guérin, propriétaire du terrain, ne fit qu’amorcer cette galerie en construisant quatre colonnes et un premier étage, qui restèrent en cet état et où le fameux pitre rouennais Gringalet, de son vrai nom Bramerel, vint installer son petit théâtre en 1820, qui prit alors le nom de Théâtre des Quatre-Colonnes, et où jouait une troupe de vingt-sept comédiens.

C’est de ce balcon, soutenu par les «  quatre colonnes  » que Gringalet, en compagnie de son contre-pitre Cossard, lançait ses verveuses parades qui lui valurent souvent des démêlées avec la justice.

À mesure que la construction du Pont de pierre avançait, exigeant la construction et l’aménagement de rampes d’accès, entraînant le remaniement des quais, la Ville se rendait propriétaire de toutes les vieilles maisons sur le quai, depuis la rue du Plâtre jusqu'à la rue Porte-Dorée, puis jusqu'à la rue du Bac  ; enfin, de 1810 à 1813, sur les injonctions du préfet Savoye-Rollin, elle les faisait démolir. D’autre part, les propriétaires, dont les immeubles avaient été démolis, voulaient les faire reconstruire. C’est alors qu’intervint, le 8 octobre 1815, une ordonnance du roi Louis XVIII qui déterminait un alignement général des quais, — entre parenthèses, c’est cette ordonnance où était stipulé pour la ville de Rouen le «  droit d’attache  » qui suscita, il y a quelques années, un procès fameux.

Dans cette ordonnance fixant l’alignement général des quais, nous allons voir reparaître les Galeries couvertes, dont la création en 1806 n’avait pas été poursuivie. On y revient alors, mais l’emplacement n’est plus le même. La colonnade de 1806 devait s'étendre en face du Pont de Bateaux  : la Galerie couverte projetée est reportée plus à l’ouest, dans la partie la plus étroite des quais, de la rue de la Tuile, jusqu'à la rue de l’Estrade (aujourd’hui la rue Nationale) .

L’article 2 de l’ordonnance du 8 octobre 1815 précise en ces termes les conditions de construction de cette nouvelle galerie.

« Il sera établi une galerie couverte de 4 mètres de largeur dans la partie la plus étroite des quais, afin de leur donner une largeur convenable. Cette galerie s'étendra depuis la rue de la Tuile jusqu'à la rue de l'Estrade. Les façades de cette partie du quai seront bâties sur un plan uniforme. Dans les autres parties, les propriétaires seront seulement tenus de bâtir suivant les hauteurs d'étages déterminées ».

Toutes les façades des maisons de cette Galerie couverte devaient être, pour le premier étage, construites en pierre de Saint-Leu ou de Caumont. Dans les étages supérieurs, on pouvait employer les constructions en bois ou en briques revêtues de plâtre.

Ce nouveau tracé des quais, qui se composait de trois grandes lignes — telles qu’elles existent encore —- de la porte Guillaume-Lion au Pont de pierre  ; du Pont de pierre à la rue Saint-Eloi et de la rue Saint-Eloi au boulevard Cauchoise, retranchait l’ancienne Bourse découverte. On réservait à cette Bourse nouvelle un autre emplacement, situé entre la rue du Crucifix (la rue Jacques-Lelieur actuelle) et la rue Grand-Pont, c’est-à-dire la longueur du Cours Boïeldieu actuel, mais en avant des galeries couvertes projetées, qui devaient être construites sur le prolongement droit de la ligne des maisons actuelles.

L’adoption de ce plan de redressement de 1815 devait rencontrer des difficultés qui entraînèrent sa suppression et, par suite, celle des fameuses galeries couvertes. Ces difficultés vinrent de la Chambre de Commerce, occupant alors le Palais des Consuls, qui était longé par la petite rue de la Lanterne, parallèle au quai et allant de la rue Nationale à la rue Jacques-Lelieur.

Tout le côté sud de cette petite rue disparaissant, le Palais des Consuls devait prolonger son aile actuelle jusqu'à l’alignement des maisons des quais ou laisser construire devant lui de nouvelles maisons, qui lui ôteraient la lumière et le jour. Les Ingénieurs des Ponts-et-Chaussées — les grands maîtres dans cette question de redressement des quais — proposèrent bien quelques solutions peu heureuses  : de ménager au rez-de-chaussée des maisons en façade du quai, un passage pour mener à l’entrée du Palais-des-Consuls ou de créer une impasse étroite sur la rue Nationale conduisant aussi jusqu'à cette entrée.

La Chambre de Commerce, par l’entremise de son président Le Brument, fit écarter tous ces projets et protesta contre l’application absolue de l’ordonnance de 1815, dans le voisinage du Palais des Consuls. L’administration des Ponts-et-Chaussées reprit donc l'étude du redressement des quais de Rouen, et le 20 juin 1822, présenta un nouveau plan, que le directeur général Bucquey adressa au maire de Rouen et fit soumettre au Conseil municipal.

En principe, d’après ce nouveau plan, les alignements généraux des quais étaient conservés, mais dans la partie avoisinant les Consuls, tout était modifié, changé, transformé.

Plus de galeries couvertes avec arcades  ; on les avait vivement critiquées. Le plan de 1822 entraîna leur mort définitive, et l’ordonnance royale du 20 août 1824 la confirma dans son article 2, ainsi conçu  :

« La galerie couverte prescrite par l'article 2 de l'ordonnance du 8 octobre 1815 est supprimée, et les maisons qui étaient assujetties à cette disposition ne sont plus soumises qu'aux conditions prescrites pour toutes les maisons à bâtir sur les autres parties des quais de Rouen. Celles comprises entre la rue Grand-Pont et la rue du Crucifix (la rue Jacques Lelieur actuelle) seront les seules qui ne pourront être percées de portes cochères ayant accès du côté du port. »

D’autre part, entre la rue de l’Estrade (la rue Nationale) et la rue de la Tuile, afin de dégager le Palais des Consuls, l’alignement sur le quai, au lieu de rester droit, était reculé jusqu'à une ligne tangente au bâtiment des Consuls et parallèle à l’alignement général. Somme toute, c’est l’espèce d’enfoncement rentrant que forme, sur la ligne des quais, notre Cours Boïeldieu actuel qui ne date que de cette époque, mais qui, suivant ce plan, aurait été prolongé avec plantations d’une ligne d’arbres jusqu'à la rue de la Tuile.

À cause même de cette plantation d’arbres, toutes ces maisons — et on peut voir que l’ordonnance royale a été suivie sur ce point — ne devaient pas avoir de portes cochères. Par contre, elles étaient toutes ornées de ces entre-sols bas, souvent en arcades, qui règnent dans presque toutes les maisons des quais et qui, en dépit de leur uniformité, rendent les logements si incommodes.

M. Les ingénieurs des Ponts et Chaussées trouvaient cette uniformité monotone, si imposante qu’ils proposaient même de fermer la rue Corneille (l’ancienne rue de la Comédie, derrière le Théâtre-des-Arts, l’actuelle rue de la Champmeslé) , par une double arcade, formant passage libre au rez-de-chaussée. On n’en fit rien et on fit bien  !

Tout ce nouveau plan des ingénieurs des Ponts et Chaussées fut soumis au Conseil municipal dans la séance du 24 avril 1823. En général, avec quelques modifications, il accepta les propositions. Il avait tout d’abord été question d'élever à l’angle de la rue de la Savonnerie et de la rue Grand-Pont, un édifice municipal  ; la Ville renonça à ce projet.

Elle fonde sa renonciation, dit sa délibération, sur ce que cet édifice lui occasionnerait une dépense trop considérable et que, d’ailleurs, son utilité n’est pas suffisamment démontrée. Le projet étant abandonné, les maisons à construire dans cette partie du port seront reportées sur l’alignement général et par conséquent les portes cochères n’y seront pas interdites.

La petite NDC : ville ? se contenta donc de racheter les petites maisons de la rue des Trois-Pucelles et du Chien-Jaune, qu’elle abattit pour créer la place des Arts, et ne poursuivit pas le Cours Boïeldieu jusqu'à la rue de la Tuile. On sait qu'à l’extrémité du Logis des Caradas, entre les maisons du quai qui sont simplement restées harpées, on voit encore l’amorce de la rue du Chien-Jaune. À l’autre extrémité, la ville demandait que le bâtiment des Consuls fût dégagé en même temps qu’elle réclamait le prolongement de la rue des Bocrois jusqu'à la rue Jacques-Lelieur actuelle. Les maisons en bordure sur le Cours n’ayant pas de portes cochères, besoin était de leur donner par derrière une communication pour les voitures.

Elle demandait enfin une seconde sortie sur le quai pour le Théâtre-des-Arts, sortie que les anciens Rouennais se rappellent encore fort bien.

Ensuite, d’accord avec la Ville, la Bourse découverte était reportée entre la rue Nationale et la rue Jacques-Lelieur, et entourée de grilles fort hautes qui sont disparues. .. Disparues  ? Non pas, car ce sont elles qui clôturent aujourd’hui. .. L’entrée du Cours-la-Reine.

Enfin, l’ordonnance du 20 août 1824 rendait exécutoire tout ce nouveau plan. Dès lors, les fameuses galeries couvertes étaient définitivement enterrées.

Restaient cependant les Quatre Colonnes du premier portique édifié en 1806. Leur propriétaire et constructeur, le sieur Guérin, entassait auprès de la Ville réclamations sur réclamations. En 1821, le Conseil municipal, statuant sur une demande d’indemnités qu’il avait adressée «  pour raison des dommages importants que lui ont fait éprouver les différents changements survenus à propos de son terrain entre les portes du Bac et Grand-Pont, où sont élevées quatre colonnes  » , adhérait à une décision de la Direction générale des Ponts et Chaussées, en date du 7 décembre 1818, d’après laquelle la Ville paierait sur les produits du droit d’attache une indemnité à Guérin, après expertise contradictoire.

Depuis quelque temps Gringalet avait, du reste, déménagé son Théâtre des Quatre-Colonnes et, en 1825, il l’avait installé sur la place Saint-Sever, au débouché, à droite du Pont de Bateaux. Quand Gringalet se marie à Rouen, le 15 mars 1821, épousant Joséphine Wils, veuve en premières noces de Pierre Ferrary, ancien officier supérieur, il habite encore non loin de son théâtre, sur le quai de Paris, au n° 40, où se trouve aujourd’hui la bijouterie Gallier.

Il y est encore en 1822 quand le commissaire Goubot lui dresse procès-verbal pour quelque incartade, et en 1824, où il a un procès à soutenir contre Morel, le féroce directeur du Théâtre-des-Arts, qui arrive à faire fermer le Théâtre des Quatre-Colonnes. De la place Saint-Sever, Gringalet devait émigrer au Grand-Cours, au Cours-la-Reine, au n° 2, «  dans un bâtiment qu’il avait fait construire  » et qui devint, le 9 septembre 1828, le théâtre des Variétés amusantes, puis le Spectacle des Jeux Comiques de Gringalet.

Et les Quatre Colonnes, direz-vous, les Quatre Colonnes des galeries rouennaises et du Théâtre de Gringalet que sont-elles devenues ?

Eh bien, elles existent toujours, en un endroit où l’on ne croirait guère les rencontrer. Elles ornent aujourd’hui avec leur entablement, le portail de l'église Notre-Dame-de-Franqueville, qui fut entièrement construite vers cette époque ! … Qui aurait jamais pensé à une telle métamorphose ? Mais les choses ont, elles aussi, leur destin.

Notes du document

13.1 : Rajab : le mois de Rajab est le septième mois du calendrier musulman. Dans son ouvrage intitulé « Masâlikul Jinân » (les Itinéraires du Paradis), Cheikh Ahmadou Bamba nous fait comprendre qu'il y a sept jours, qui tournent d'une année à l'autre, et pendant lesquels il est méritoire de jeûner.

11 novembre 2025


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Dubosc, Georges (1854-1927). Auteur du texte.

Editions Henri DEFONTAINE 1922

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